915-Vin et rugby 3 posts

Voici un texte superbe transmis par mon copain Jacques DELCROS qui fut troisième ligne à Montauban à l'USM puis à CAHORS trois ans.Ce texte, lu à l'antenne de France Culture par Philippe Meyer, est là tout chaud. Marc Baldy


TRIBUNE 11/10/2007 à 12h01

Comme le vin, le rugby mondial s'uniformise

Jean-Claude Barens

 

C'est dans une cour d'école que j'ai pris le rugby en plein plexus.


La besace bourrée de gnons, de malice et de feintes d'Arlequin, j'apprivoisais vite le ballon à deux bouts. Cette balle idiote, capricieuse, usée à la couture tant elle avait été bottée, passée, talonnée, portée.


Au printemps, le pré se tapissait d'herbe grasse. Il laissait sur le short blanc bonux cette indélébile trace de chlorophylle, source de mémorables avoinées maternelles. Le vocabulaire se faisait parfois forestier, entre les marrons donnés et les châtaignes reçues. Les deux H en bois de peuplier s'élançaient fièrement et crissaient au vent d'autan. Je sentais très tôt qu'ils pouvaient signifier Humanisme et Humilité.


Je n'aimais pas ces cages de football qui laissent le ballon prisonnier au fond des filets, avec cette ouverture béante soumise à un gardiennage permanent. Les bipèdes ne fréquentaient pas les manchots. C'était dans les années 70.


Beaumont-de-Lomagne, Quillan-Espéraza ou Montchanin pouvaient rêver de décrocher le Brennus. Mais c'est Béziers qui enfilait les titres. Sauclières était devenue une place imprenable.


Roger Couderc, le front plissé sous sa casquette en feutre, vociférait dans le poste de télévision. Pierre Albaladéjo, Monsieur Drop, le rejoignait vite pour former ainsi un exceptionnel duo de comment'acteurs. Plus tard, devenu rugbyman assidu, mon compère au centre de l'attaque répondait au poétique patronyme d'Aragon.


Prêtre-ouvrier de son état, il montait parfois d'incandescentes chandelles, sous lesquelles dans un élan liturgique, il clamait : il vaut toujours mieux donner que recevoir ! LeChé poussait en seconde ligne. Colosse barbu, il avait connu toutes les joutes du championnat de France. Inlassable conteur, il parlait des attelages les plus effrayants : Fite-Rossignol à Brive, Goze-Imbernon à Perpignan, Estève-Palmié à Béziers. Le vestiaire sentait le camphre et le recueillement.


Le match terminé, les chants profonds montaient des douches fumantes. Le rugby est un sport de grandes marées. De gros temps, de gadoue et de vent. Un sport de parcours picaresques, de figures hautes en couleur. Le maçon serre la taille du dentiste et l'amitié se paie rugby sur l'ongle. C'est du mouvement qui se délie, des tas et des jaillissements, des cocottes qui avancent, des gros qui désossent et des petits qui s'infiltrent.


C'est dans une auberge gasconne qu'un Clos Lapeyre, aux parfums d'amandes et d'anis, a habillé mon palais d'aurores boréales. Il était rond en bouche. Un de ces Jurançon qu'Henri de Navarre reçut en onction sur ses lèvres de nourrisson babillard. Le vin a fermenté dans le cœur des hommes. Il est issu de l'invraisemblable alchimie du temps, de la terre, du climat et de l'amour qu'on lui donne. Il s'enrichit de sueur, de patience et de générosité.


Découvrir un vin est un moment rare. Aussi rare que cet instant où le rugby me tomba dessus. Vin et rugby partagent des racines communes, des styles et des arômes marqués par les terroirs. Ils se pratiquent en équipe, avec des règles qui peuvent surprendre les néophytes.


Connaissance et maîtrise technique, solidité physique, esprit de corps et de temps en temps le coup de génie, qui vient là, pour faire la différence. Liés au plaisir, à l'amitié, ils sont terriblement convoités par les faiseurs de parts de marché. Un marché à part qui enserre ses victimes dans la globalisation des styles et des goûts.


En 2003, Jonathan Nossiter promenait sa caméra des Pyrénées aux Palazzi florentins, pour nous montrer cette quête qui unit riches et pauvres, natifs et immigrants : la transformation magique du raisin en vin.


 » Mondovino » , tourné dans différents pays, met en scène les tout-puissants (la multinationale Mondavi en Californie) et les artisans-producteurs qui défendent quelques arpents de terres ancestrales. Michel Rolland, le Jules César des œnologues, a compris la nécessité de produire un vin conforme aux goûts de l'immense majorité. Un vin complaisant, sans âme. Certains résistent, refusent le formatage. Mais le publicitaire est fort mateur. L'image est partout, vorace et impitoyable. Elle nourrit les outils de l'uniformisation.


Hégémonie du goût imposée par le couple Michel Rolland (œnologue consultant planétaire) et Robert Parker (critique américain).


Standardisation du jeu prônée par le duo Syd Millar (patron de l'International Rugby Board) et Rupert Murdoch (milliardaire australien, magnat des médias). Monopole de 3 ou 4, équipes aux premières places du championnat, enjeu primant sur le jeu, vertigineuse importance du
résultat, Pom-Pom kermesses bodybuildées aux niaiseries des années 80, façon TF1-NRJ.


Argent roi et télé reine décervellent tout sur leur passage. Le professionnel du rugby sera comme le vin, un produit de laboratoire répondant aux normes des métropoles high-tech. Les perles du pacifique, et leur jeu qui fait mousser de plaisir, ne seront plus qu'un lointain souvenir. Parfois un gros viendra à chuter… de quoi alimenter le roman de la pipolisation.


Vous les rigoureux, les performants, les athlètes musculeux, les dirigeants entrepreneurs, disputez entre vous le grand Challenge de la satiété générale. Mais rendez le Brennus aux villageois, car au fond, pour vous, le terroir qu'est-ce ?





Voici le mail qui explique tout:

Objet : RE: Texte lu par Philippe MEYER le 16 mars 2012 sur France Culture
 
 Bonjour,
 Voilà le texte dans son intégralité. Votre nom m'évoque la grande équipe de
 Montauban...celle qui allait jouer à Perpignan :-) J'étais à l'époque petit
 Garçon à l'école primaire de Marsac ( Tarn-et-Garonne ) et vos exploits nous
 avaient permis de profiter d'une exceptionnelle journée de congés . Très
 jeune, je bénissais déjà les dieux de l'ovalie :-) Si ça vous amuse, j'en
 dis un peu plus sur mon rapport au rugby et à la vie sur mon site - rubrique
 rétrovision - www.productionsjcbarens.fr



 Bien à vous
 Jean-Claude Barens



27/03/2012
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