527-Anatole ,une gloire locale 1 post



 

Anatole de Monzie, gloire locale

par Marc Baldy
Cet article  paraitra dans Quercy Passions.

 

L'avenue,à la sortie sud de Cahors,porte le nom d'Anatole de Monzie,un illustre personnage,cadurcien et lotois,
"Seigneur de la politique"(L.Planté)qui fut le véritable patron du département du Lot entre les deux guerres,
ministre influent,écrivain, honoré mais repoussé dans les faubourgs du chef- lieu.C'est qu'Anatole fut,notamment à la fin de sa vie,un monument d'individualisme de complexité et d'ambiguïté....


Le centaure offert par l'Etat à la ville,  grâce à de Monzie,Maire,en 1924.


Plus personne ne parle de lui, n'évoque sa mémoire,ses réalisations,sa politique.Il a pourtant laissé de profondes traces dans la mémoire collective des lotois et probablement dans le comportement politique des cadurciens de souche.

La plupart de nos concitoyens ignorent qu'il fut un élu nomade, (Républicain socialiste,puis Union socialiste et républicaine,entre la sfio et les radicaux).Cet orateur talentueux,"ce touche à tout" remarquablement intelligent fut:

-Maire de Cahors(1919-1942);
-Conseiller général(Castelnau juillet 1904,juillet 1907,août1913, Saint-céré 1919,1925,1931,1937);
- Président du conseil général du Lot    (1919-1940);
- Député de Cahors( partielle au décès de Munin-Bourdin nov.1909, avril 1914,battu en 1919) ;
-député de Figeac(dans une partielle, au décès de Bouat en octobre 1929, en mai1932 ,au second tour le 3 mai 1936,Jean Cassagnade le jardinier communiste de St Céré le talonnant à 29 voix au premier tour);
-sénateur(janvier 1920,janvier 1924 jusqu'à mars 1930  puisqu'il a été élu député de Figeac en octobre 1929);
-Ministre 17 fois!6 ans en tout, des finances brièvement,de l'instruction publique dont il fit celui de l'Education Nationale,ministre des travaux publics et spécialiste passionné des affaires étrangères.

S'il est ainsi, volontairement oublié, alors qu'il fut dans tout le pays,un personnage très en vue,tout puissant,élu dans tous les coins du Lot,à un moment ou à un autre c'est probablement en raison de ses positions munichoises à la veille de la guerre,de l'ambiguïté de son attitude pendant l'occupation qui lui valut la réprobation unanime à la  Libération,des résistants comme des collaborateurs entre 42 et 45.
Aujourd'hui, près de soixante ans après sa mort (en 1947),il me paraît possible d'évoquer ici Anatole de Monzie.
Les archives départementales, rue des Cadourques, renferment de nombreux documents.Ceux consacrés à de Monzie ne sont pas si nombreux, dispersés dans des familles ou d'autres bibliothèques.(cf. Guitard Louis, Colloque Adelf 1999,Payrac).

Thibaud Souperbie, lui a consacré un mémoire de Maîtrise, consultable aux  magnifiques archivesdépartementales autrefois résidence des secrétaires généraux de la préfecture.Roland Hureaux en fut un des derniers locataires ( de 1982 à 1984).

Dans cette rue vécurent plusieurs maires du chef lieu:Lucien Bénac au 10, Louis Delport, (la belle maison dans le parc plus loin à droite),Maurice Faure presqu'en face....


En dépit des différences,on pourrait tenter d'établir quelques parallèles entre les carrières politiques de Maurice Faure sous la quatrième et la cinquième République,avec celle de son prédécesseur sous la troisième.Maurice Faure fut lui aussi" patron "du département:Maire de Prayssac et de Cahors,Conseiller général de Salviac puis de Montcuq,Président du conseil général, Député de Cahors,Sénateur du Lot,un peu moins nomade mais mobile, Ministre plusieurs fois,le dernier à l'Equipement(les travaux publics).Il appartenait au parti radical devenu sous la IV ème République ,un "parti charnière" comme l'était l'Union républicaine et Socialiste de Monzie.Comme lui ,il préférait les Affaires étrangères et européennes à toutes les autres,   comme lui il acceptait des portefeuilles techniques pour agir indirectement sur la politique extérieure de la France.Comme lui, il sentit le vent du boulet lors d'un premier tour .Maire de Cahors il s'installa à l'hôtel de ville dans son bureau,s'assit dans son fauteuil, devant sa table noire recouverte de cuir fauve,monta les mêmes marches rabotées par le temps.Son bureau fut le sien au conseil général occupé un temps par le Dr Rougié (sfio) puis par Gaston Monnerville.
Nous arrêterons là ces parallèles subliminaux pour évoquer la politique et les oeuvres de Monzie.

 

L'hérétique qui a des idées

Anatole de Monzie,corpulent,boiteux à la suite d'une coxalgie et d'une fracture mal réduite après un accident,est un  parisien,né par hasard à Bazas(33). Avocat, homme politique de premier plan, orateur de talent, c'est un écrivain, très introduit dans les milieux intellectuels parisiens .

Il lança au début de sa carrière, le 2 décembre 1910, de la tribune de la chambre des députés:"Il y a longtemps qu'à la Bourse du commerce on traduit la formule libérale:Laissez faire,
laissez passer,par Laissez nous faire!laissez nous passer!"

 Comme Georges Pompidou,   beaucoup plus tard, ce grand et premier ministre de "l'Education Nationale" attira des écrivains et des artistes en Quercy.

 En 1931,le 27 septembre, il organisa à St Céré la remise de l'épée d'académicien à Pierre Benoît qui fréquentait,comme beaucoup d'autres (Henri Torrès,Auguste Perret,André Malraux,Rakowsky ambassadeur soviétique, probablement aussi Charles Mauras) son domicile de "Rêvery", à St Jean Lespinasse tout près de St Céré où il est inhumé...Il y avait là neuf cents invités parmi lesquels Roland Dorgelès ,Francis Carco,Jean Richepin,Léon Bérard,Mac Orlan, Tristan Derème...


Pierre Benoît appartenait à la droite dure
, maurrassienne.Beaucoup plus tard, pendant l'occupation, Pierre Dac,à Radio Londres l'avait baptisé "gestapette"...(Ecrivains et artistes en Quercy.Béghain Patrice. Edt.du Rouergue)
Ce qui n'empêcha pas de Monzie, l'ambigu, de proposer à Albert  Einstein de le recevoir à Paris pour le protéger, lorsque les nazis chassaient les juifs.De même les lotois qui connurent l'ancien Maire   de Cahors,retiré dans sa propriété de  Vialolles,près de Lauzès (notamment le défunt et très connu  Gaston Artigalas qui fut membre de son cabinet avant la guerre) certifient qu'il vint en aide à des maquisards,à des réfugiés espagnols(témoignage A.H. au  salon du livre de Cahors) et à des juifs(dont Emmanuel Berg) .
 Il vôta cependant, en 1940, comme les autres députés lotois Besse et Malvy, les pleins pouvoirs à Pétain et la mort de la IIIèmeRépublique, suivant en cela Georges Bonnet .Ils le firent avec "un lâche soulagement et un fort sentiment de culpabilité", sentiment partagé par la grande majorité de la population. Mais, si celle-ci, dès l'automne 1940,rejeta la collaboration, de Monzie  ne rejeta clairement le régime du maréchal qu'en 1943.

En politique étrangère de Monzie professe deux grandes idées:
D'une part:"la politique de présence" et de dialogue avec tous les états et tous les gouvernements,y compris ceux qui ne partagent pas nos valeurs démocratiques,afin de défendre les intérêts de la France.
D'autre part, la "non ingérence"dans les affaires des autres Etats.
("Itinéraire d'un politicien", Anatole  de Monzie, 1938-1947.Souperbie Thibaud).
Socialiste indépendant,ce qui généralement classe ces élus à droite,il fut "l'homme de l'Italie" dès 1938,alors qu'il était ministre des Travaux Publics,en réalité surtout préoccupé par les affaires étrangères,dans le gouvernement Daladier.

C'est à cette époque qu'il fait autorité comme "chef de file" des munichois et comme ardent partisan d'un accord avec l'Italie.En réalité,Monzie est un pacifiste,qui croit ou fait semblant de croire qu'Hitler peut encore être raisonné et maîtrisé au prix de quelques sacrifices.Il est très opposé au traité de Versailles qui a dépecé l'Autriche  qui manque à ses yeux pour l'équilibre de l'Europe;Il est opposé à la création de la Tchécoslovaquie dont il craint le caractère artificiel.Aujourd'hui  cet état a éclaté en Tchéquie et Slovaquie.Il espère qu'un accord avec l'Italie viendra prendre la place de l'Autriche comme facteur des équilibres européens.

Il sera dupé malgré les efforts qu'il engage avec de Jouvenel, son ami, ambassadeur à Rome,puis avec de Chambrun son successeur, les ministres des affaires étrangères Paul Boncour et André François-Poncet.
Monzie, le 7 novembre 1938, prononce un discours,devant le conseil général du Lot .Il évoque "l'humanisme paysan,cette juste appréciation de la valeur de la vie humaine à sauvegarder".Il s'oppose à la guerre, justifiant ses convictions par l'opinion publique lotoise et les valeurs humanistes auxquelles il croit.Mais la guerre arrivera et l'alternative italienne se révèlera illusoire."(Souperbie Th)

Il  eut le tort de croire trop longtemps cette politique réaliste"Il quitte le ministère le 5 mai 1940, à l'arrivée de Paul Reynaud,plus dur que son prédécesseur Daladier.

Louis Planté dans "Un grand seigneur de la politique", rappelle ce reproche de mon grand oncle Gaston Astorg,instituteur à Mechmont, président du syndicat des instituteurs du Lot "qui l'avait approuvé en 38 et ne le comprenait plus en 39" .Il lui reprochait de ne pas avoir démissionné plus tôt."Dans "Ci-devant", Monzie répondait "ce n'est pas la même chose"l'Angleterre et la Pologne nos alliés sont concernées.Emile Roche donna raison à Astorg.Ce n'est qu'après la guerre que Monzie reconnut son erreur.


Le 21 février 1942, aux obsèques de Loubet, Maire de Figeac qui, sénateur en 40,comme Garrigou , a vôté les pleins pouvoirs à Pétain,il persiste:" périssent les principes,plutôt que la patrie".
Retiré à Vialolles en 43, il aimait recevoir ses voisins, ses électeurs, ses amis, Navachine (un espion soviétique, russe  blanc,ou troskiste réfugié qui finira assassiné ), le général Jouinot Gambetta qui donna son nom à la place de la gare à Cahors,le RP Théry...

Le voilà acculé dans sa thébaïde,son petit chalet près de Lauzès au milieu d'une centaine d'ha de causse,confiné dans sa province par l'opposition et l'hostilité du Préfet vichiste Loïc Petit et de l'évêque collaborationniste de Cahors monseigneur Chevrier.Il écrit alors cinq livres  contre le Régime de Pétain. "La défaite eut suffi à notre peine".Ses critiques sont sévères dans "la saison des juges" mais il demeure ambigu, peu crédible, conservant par exemple une certaine retenue face aux propos ignobles de Louis Darquier(dit de Pellepoix), escroc ordinaire,commissaire aux questions juives,cet homme « lâche et sot »(Primo Lévy), fils de Pierre Darquier  son ami et prédécesseur à la mairie de Cahors qui lui a laissé sa place comme il la lui avait laissée aux législatives.

Dans l'ouvrage que Carmen Callil consacre à ce triste individu  né à Cahors « Darquier de Pellepoix ou la France Trahie » (Ed.Buchet-Chastel) qui déclara plus tard:"A Autchzwitz on n'a gazé que des poux!" on apprend que  Monzie l' avait un peu trop aidé et soutenu alors qu'il fut violemment antisémite,imposa le port de l'étoile jaune et partagea avec Bousquet la déportation de milliers de juifs.

Anticommuniste, Monzie n'en tentera pas moins ,un temps, des contacts infructueux avec le PCF clandestin et demandera l'appui de Marcel Cachin à qui il a rendu visite en 1939 dans sa prison.
Soixante ans après sa mort, est-il possible d'espérer retrouver des archives ? Elles auraient été dispersées, pillées pendant l'occupation par les Allemands,à la libération par les maquisards(cf. Louis Guitard, colloque Adelf Payrac).Est-il encore possible que les derniers témoins parlent de ce grand  et talentueux personnage?

Quelques chercheurs prétendent aussi que ces archives pourraient révéler que Monzie fut un temps, avant la guerre, un "homme d'influence" des soviétiques  qu'il connaissait bien et des services  alliés. Gaston Artigalas m'avait d'ailleurs affirmé dans sa maison devenue Hôtel de ville de Pradines, qu'à l'époque où il fut son chargé de mission pendant la guerre d'Espagne, il aurait fait la liaison avec Jean Moulin et Gaston Cusin alors à Bordeaux,et Pierre Cot pour les livraisons d'armes soviétiques clandestines aux républicains espagnols.
je n'ai aucun document ,aucune preuve.Je pensais d'ailleurs qu'il me racontait des histoires.Aujourd'hui je sais que ces livraisons ont bien été faites.Je l'ai appris de la bouche même de Gaston Cusin,beau-père de Louis Mexandeau avec qui je déjeunais parfois au ministère des PTT.Cusin répéta cela au procès du sinistre Papon qui fut pourtant un agent anglais à Bordeaux .De vieux cadurciens vous confieront même qu'à cette époque quelques avions dont celui d'Artigalas atterrissaient et redécollaient du petit aérodrome de Labéraudie pour des voyages en Espagne....Vivement des archives! "Cet hérétique qui avait des idées" eut raison trop tôt,bien des fois.Il fut le précurseur du Pool charbon-acier,premier pas vers la communauté européenne,idée reprise 25 ans plus tard par Robert Schuman,"le père de l'Europe",qu'il avait convaincu.

Au parlement et dans les ministères il innova en maints domaines.Son point faible fut son individualisme et son refus des partis qui entraina sa solitude.

La mairie et le conseil général de Cahors occupèrent le reste de son temps.C'est à lui que l'on doit, le don de l'Etat, du triptyque d'Henri Martin,installé dans l'escalier du Conseil général et la statue du Centaure dans le parc Oliver de Magny,l'hôpital où il fut mal opéré après son accident et où mourut Rappoport,philosophe marxiste qu'il y hébergeait et qui s'écria:"on meurt bien à l'hôpital de Cahors!".

(Trois internautes  seulement ont posté des commentaires  à la suite de deux articles sur mon blog, visités 474 fois, généralement à la recherche de documents : Gérard Malbosc, guillaume Lagane qui lui a consacré un mémoire lors de son passage à l'ENA, et Yves Chartier, un québécois admirateur de « ce grand homme » fondateur de « l'Encyclopédie française ».)


18/01/2008
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