1302-ISF : Philippe Aghion répond à Thomas Piketty 5 posts

Clash sur l’ISF : Philippe Aghion répond à Thomas Piketty

Article paru dans l’Obs
 
Le débat est ouvert entre économistes sur l'efficacité des réformes fiscales d'Emmanuel Macron. Philippe Aghion, professeur au Collège de France, répond à Thomas Piketty qui dénonce une "faute historique" et à ceux qui évoquent la "théorie du ruissellement".
Alors que l'économiste Thomas Piketty dénonce dans "Le Monde" la suppression de l'ISF comme une "faute historique", précisant que "cela n'a aucun sens de faire des cadeaux fiscaux aux groupes âgés et fortunés qui ont déjà prospéré ces dernières décennies", Philippe Aghion, professeur au Collège de France, inspirateur du programme d'Emmanuel Macron, défend les réformes fiscales en cours. 
 
 
Pour lui, elles n'ont rien à voir avec la "théorie du ruissellement" mais s'inspirent du modèle suédois qui a prouvé son efficacité, avec la volonté de stimuler l'innovation et donc la croissance en favorisant la mobilité sociale.
 
La "théorie du ruissellement" - alléger l’impôt des plus riches pour qu’ils dépensent, investissent, créent des emplois, de la croissance, qui profiteront aux plus pauvres- n’est pas démontrée en économie. Alors pourquoi supprimer l’ISF sur les patrimoines hors immobilier ?
Côté théorie, je crois qu’il y a deux choses à ne pas confondre. Il y a d’une part la théorie du ruissellement que vous mentionnez : cette théorie là je n’y crois pas car il y a de nombreuses barrières au ruissellement, en particulier la barrière du crédit et celle de l’accès au savoir pour les plus démunis. Par ailleurs, il y a la théorie de la taxation optimale, très bien expliquée par Tony Atkinson et Joseph Stiglitz dans leur livre de référence sur la finance publique. Dans cet ouvrage ils expliquent très bien pourquoi il ne faut pas taxer les revenus du capital comme ceux du travail. En particulier, le capital c’est de l’épargne accumulée et l’épargne - qui est la partie non dépensée du revenu du travail- a déjà été taxée, c’est donc injustifié de la taxer à nouveau autant que le travail. Par ailleurs, la taxation du capital affecte les choix intertemporels des agents économiques, entre consommer maintenant ou s’engager dans des investissements de long terme risqués. Enfin, le capital est mobile en Europe. Comment alors peut-il être taxé deux fois plus chez nous que chez nos voisins ?
 
Côté empirique, lorsqu’on regarde ce qui s’est passé en Scandinavie par exemple, on constate qu’en Suède le passage à une taxation forfaitaire des revenus du capital à 30% au début des années 90 a produit d’excellents résultats sur la croissance et l’innovation : la croissance a plus que quadruplé et la Suède est aujourd’hui l’un des pays qui affichent le nombre de brevets déposé par habitant le plus élevé. Par ailleurs elle a préservé un modèle social que le monde lui envie.
 
Nombre de brevets par milliers d'habitants
                  1990 - 2010
France      0,8       1,25
Suède        1           2,5
Source: Aghion, Cette, Cohen
 
 
Q:Dans les deux livres que vous avez écrits et qui ont inspiré Emmanuel Macron -  "Repenser l’Etat" (Seuil), avec Alexandra Roulet, ou "Changer de Modèle" (Odile Jacob) avec Gilbert Cette et Elie Cohen - vous proposez de fixer un impôt forfaitaire sur les revenus du capital, en insistant bien sur le fait qu’il faut au passage supprimer les niches fiscales, vous parlez moins de l’ISF. Fallait-il vraiment toucher à ce symbole alors que la France a du mal à respecter ses objectifs européens et à réduire son déficit ?
 
R:L’ISF est un impôt qui n’existe nulle part ailleurs et qui n’a pas de justification théorique ni d’utilité empirique. C’est en fait une façon déguisée de surtaxer le capital. Je suis pour m’aligner sur les meilleures pratiques internationales, et converger vers une fiscalité qui incite à l’innovation, et permette en même temps de financer des services publics et une assurance sociale de qualité.
Je propose donc de supprimer l’ISF comme l’ont fait les Suédois dans les années 90, mais de supprimer également en même temps toutes les niches fiscales, en particulier la niche Pinel sur le logement dans les zones non tendues. A l’arrivée on veut une fiscalité simple, claire, lisible, stable dans le temps, et en même temps juste et incitative.
 
 
Q:Selon vous, ce qui va profiter aux ménages plus riches redescendra vers les plus modestes ?
 
R:A nouveau je ne crois pas dans la théorie du ruissellement ni dans le modèle social anglo-saxon qui s’est inspiré de cette théorie. Je crois au contraire dans un Etat fort qui investit dans l’éducation et la formation, qui assure une protection sociale pour tous, un Etat qui aide les individus à rebondir et ne laisse personne sur le bord de la route. Mon tropisme est définitivement scandinave : on forme, on protège, on investit dans la mobilité sociale, mais en même temps on ne décourage pas le talent et l’innovation. Il y a des riches en Suède, mais la Suède demeure l’un des pays les moins inégalitaires au monde.
 
Les Suédois ont la bonne façon de voir les choses. Au lieu d’être obsédés par les riches, ils sont obsédés par ces questions : comment empêcher les trappes à pauvreté, comment réduire les trappes à chômage, les trappes de sous-qualification et comment améliorer l’éducation. L’un des dangers avec les riches, c’est qu’ils utilisent leur richesse pour empêcher de nouveaux innovateurs d’entrer sur le marché, d’où l’importance de mettre en place des règles très strictes pour assurer la concurrence et empêcher la capture des politiciens par les intérêts prives, ce qui est le cas en Scandinavie.
 
Le progressisme pour moi, ce n’est pas tant de s’attaquer aux riches que de permettre une mobilité sociale et un processus permanent d’innovation qui feront que les talents de demain ne seront pas les mêmes que ceux d’hier. M. Skype est un des hommes les plus fortunés en Suède aujourd’hui, mais il n’existait pas il y a 20 ans. Je commence à m’inquiéter lorsque les plus grandes fortunes d’aujourd’hui sont exactement les mêmes que celles d’il y a 20 ou 30 ans. Cela reflète l’existence de barrières à l’entrée ou de favoritismes politiques auxquels il faut s’attaquer par tous les moyens.
 
Q La France a plutôt bien contenu l’envolée des inégalités, mieux que d’autres pays. La politique fiscale actuelle ne risque-t-elle pas au contraire de creuser les écarts ?
 
Q:L’exemple de la réforme fiscale suédoise des années 1990 montre que l’on peut stimuler l’innovation tout en contenant l’augmentation des inégalités globales, et tout en consolidant la mobilité sociale. Il est vrai que la part du top 1% dans le revenu total, a augmenté en Suède depuis 25 ans. Mais pas les inégalités au sens large, mesurées par le coefficient Gini (qui mesure l’écart à l’égalité parfaite). Toute réforme qui stimule la croissance et l’innovation sans réduire la mobilité sociale, j’en suis preneur.
C’est ce qui me distingue du raisonnement de Thomas Piketty pour qui l’innovation n’existe pas. Dans son modèle, la croissance est une donnée fixe. Dans le mien, elle est endogène, elle dépend de l’innovation.
 
Plus on surtaxe le capital, plus on réduit la croissance par l’innovation et donc plus on augmente le "r-g" [Dans "le capital au XXIème siècle" de Thomas Piketty, 'r' reflète le rendement du capital, 'g', la croissance, et 'r-g', le rythme d'augmentation des inégalités. NDLR].
 
 
Q:Vous préconisez aussi dans vos deux livres une hausse de l’impôt sur les successions, qui aurait pu éventuellement compenser la suppression partielle de l’ISF. Cela n’a pas été retenu par Emmanuel Macron ?
 
R:Je suis un ferme défenseur du maintien de l’impôt sur les successions, car c’est une façon efficace de redistribuer la richesse sans effets desincitatifs majeurs. Mais par ailleurs je suis en faveur de tout ce qui favorise une transmission accélérée des patrimoines, de façon à maximiser l’effet de la transmission sur le dynamisme de l’économie. En particulier j’approuve l’idée émise par France Stratégie de réduire le taux d’imposition sur les transmissions à des héritiers de moins de quarante ans.


08/10/2017
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