1204-Tenir compte des réalités et gouverner...ou singer Jaures Blum Guesde ...19 posts

Rien, à gauche, ne sera plus comme avant. La tribune signée par Martine Aubry and co marque la fin d'un cycle, le cycle que l'on pourrait appeler d'Épinay, du nom du congrès socialiste qui, en 1981, permit à François Mitterrand de conquérir le pouvoir. Cette année-là, centre, gauche, gauche de la gauche, réformistes, conservateurs et autres archéo avaient, par un génial tour de passe-passe, aboli tout ce qui les séparait pour, en une synthèse géante, conjuguer toutes les forces disparates et parfois déjà antinomiques jusqu'à la victoire. Cette gauche-là, ce Parti socialiste, n'existe plus. Et tout l'art de la synthèse de François Hollande ne pourra pas la ressusciter.

Il ne s'agit plus d'une petite manifestation de mauvaise humeur des « frondeurs », plus ou moins prompts à rentrer dans le rang. Il ne s'agit pas non plus d'une rébellion de circonstances, sur un texte mal ficelé, ou une phrase malencontreuse. Il s'agit d'une déchirure que sans doute rien, dans un avenir proche et même peut-être au delà, ne pourra repriser.

Vitriol

Pourquoi, et pourquoi maintenant ? Il serait faux de croire que seule l'approche de 2017 explique la rupture. Ce n'est pas, comme sans doute à droite, un combat entre différentes personnalités qui se présentent chacune sous son meilleur profil pour défendre une même politique. Il n'est pas, ou pas seulement, ou pas encore, question d'ambitions élyséennes. Mais bien de ligne politique. De convictions profondes, de religions presque, de celles qui entraînent les guerres.

Tant qu'il s'agissait de telle ou telle disposition plus « libérale-socialiste » que « socialiste-libérale », à ajouter ou retirer d'un projet de loi, le travail du dimanche ou la concurrence des autocars par exemple, les socialistes pouvaient, le vote terminé, se retrouver à la buvette de l'Assemblée nationale. On en est loin, si loin que les escarmouches des premières années du quinquennat paraissent de la roupie de sansonnet en regard du vitriol que déversent aujourd'hui la maire de Lille et ses camarades sur le couple exécutif.

Le tabou des valeurs

Car deux tabous essentiels se sont trouvés, en quelques semaines, bousculés par Manuel Valls, à la hussarde, et par François Hollande, avec le recul que lui autorise sa fonction. Le premier tabou, avec la déchéance de la nationalité, la constitutionnalisation de l'état d'urgence, conçue comme un élément clé de la politique de sécurité, la libre circulation des migrants, touche, en gros, aux droits de l'homme. Pour une partie de la gauche, pour la gauche chrétienne notamment, ils sont inaliénables et sacrés. Vouloir opposer un seuil tolérable aux cohortes de migrants qui traversent l'Europe est proprement intolérable. « Non, monsieur le Premier ministre, Angela Merkel n'est pas naïve, non, elle n'a pas commis une erreur historique, elle n'a pas mis l'Europe en danger, elle l'a sauvée. »

Par cet hommage à la chancelière allemande, qui n'a pas la même couleur politique qu'elle, la maire de Lille se pose en rempart des valeurs de la gauche. Pour elle, pas de lutte contre le terrorisme qui compte, pas de sécurité qui vaille, plus que les vertus de la gauche, plus que son socle idéologique.

Un autre rapport au travail

Manuel Valls a touché à un autre tabou, de ce point de vue au moins autant mobilisateur que le premier : le droit du travail. Sans doute l'a-t-il fait sans assez de précautions, sans grands mots pour envelopper les choses, avec au surplus la menace d'un 49.3 sur un projet de loi non encore adopté par le Conseil des ministres, et non encore débattu au Parlement.

Mais enfin, c'est en effet une autre conception des relations sociales, une autre analyse du chômage, un autre rapport au travail qui sous-tendent les mesures annoncées par le Premier ministre. On ne peut à la fois être la ministre des 35 heures, qui a plaidé pour un partage du travail créateur d'emplois – ce qui, au passage, n'a jamais eu sur le chômage les effets escomptés –, et entendre le discours sur la flexibilité. On ne peut pas, après avoir tant favorisé les accords de branche, accepter les accords d'entreprises. Ni considérer que l'assouplissement des procédures de licenciement puisse créer chez des patrons, hostiles par nature, la moindre envie d'embaucher.

La gauche ne peut pas gouverner

La guerre est donc déclarée entre une gauche qui veut exercer le pouvoir, en tenant compte des impératifs d'un monde non socialiste, et une gauche qui, trouvant le pouvoir trop sale, veut changer le monde. Entre le socialisme du possible et un socialisme porteur de valeurs, auxquelles l'effondrement, partout ailleurs, du socialisme, celui de Marx, de Guesde et même celui de Jaurès, a porté un coup imparable.

Les conséquences de l'irruption de la maire de Lille dans la saga de la gauche sont aujourd'hui difficilement calculables. François Hollande reculera-t-il devant la menace de scission d'un PS déjà bien amoché ? Le peut-il, d'ailleurs : ouvrir Matignon à sa meilleure ennemie, et revenir sur le soutien apporté à Manuel Valls, ce serait changer de pied au dernier tour de la course, et ajouter de la confusion au désordre. Le seul résultat évident, mortel pour l'échéance de 2017, est que, dans l'état où elle est, la gauche ne peut pas gouverner. La « clarification », qui, depuis l'échec de 2002, a bien trop attendu, est aujourd'hui à la fois nécessaire et mortifère.

 

Michelle Cotta Le Point



26/02/2016
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