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Université : les ratés de la laïcité

Elsa Freyssenet / Journaliste LES ECHOS

ENQUETE - Le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche a annoncé lundi, dans un communiqué, son opposition à une interdiction du voile à l’université. La laïcité et son application dans le milieu universitaire font plus que jamais débat chez les enseignants, comme chez les élèves.

« S’ils croient que les volcans ont été créés par Dieu, c’est leur droit. » C’est en ces termes qu’un des futurs enseignants formés par Geneviève Guilpain lui expliqua un jour qu’il « ne se sentait pas » d’apprendre à ses élèves la différence entre croyance et savoir : elle a été estomaquée. Quand son collègue Didier Frydman a souligné, en cours d’histoire, qu’on ne pouvait « pas dire sans précaution de langage » que Mahomet a réellement rencontré l’ange Gabriel et qu’une de ses stagiaires lui a répondu : « Mais si ! C’est vrai puisque c’est écrit », il s’est dit qu’il y avait un problème.

 

Avec Aude Gerbaud, une troisième formatrice de leur établissement de Livry-Gargan en Seine-Saint-Denis, ils ont tout mis bout à bout : la contestation véhémente d’un cours sur les Lumières, les refus récurrents de débattre lorsque la foi est en jeu, l’augmentation du nombre de stagiaires voilées de la tête aux pieds, et chez tous, croyants ou pas, un grand flou sur la signification de la laïcité… Il y avait urgence à rappeler de façon pédagogique et collective la mission des enseignants : « transmettre et faire partager les valeurs de la République ».

« Une avalanche » d’invectives et de mises en cause

Ç’aurait dû être une évidence, ce fut une épreuve. D’abord, « l’administration a traîné les pieds » face à leurs demandes : un an et demi pour afficher la charte de la laïcité à l’école produite par le ministère de l’Education, un mois pour les autoriser à discuter, en amphi avec les stagiaires, des implications des attentats de « Charlie Hebdo » et de l’hyper casher de la porte de Vincennes. Et encore deux mois pour que leur école supérieure de professorat (ESPE) fasse sienne une note du ministère datée du 22 janvier 2015 : le rappel que les étudiants ayant réussi les concours sont bien des « fonctionnaires stagiaires » et doivent donc s’abstenir de porter des signes « ostensibles » d’appartenance religieuse.

 

Entre-temps, notre groupe de formateurs avait subi « une avalanche » d’invectives et de mises en cause. Pas de la part de leurs collègues ou de leurs stagiaires, mais dans les rangs de leurs syndicats. « Tu fais le jeu de l’extrême droite », s’est entendu dire Didier Frydman par un responsable académique de la CGT. Geneviève Guilpain s’est fait traiter de « néocolonialiste » et d’ « islamophobe » lors d’une assemblée générale houleuse de SUD-éducation Créteil. Aude Gerbaud a essuyé injures et quolibets sur la liste de diffusion académique du SNES-sup. Puis, ils ont eu les honneurs d’une pétition contre leur initiative, publiée par Médiapart et signée par des sommités de la recherche telles Jean Baubérot, sociologue de la laïcité.

A Livry-Gargan, un texte d’interdiction alambiqué a finalement été affiché dans le hall... sur une feuille A4. Forcément, cela n’a pas changé grand-chose. L’ensemble des formateurs a été convié à une journée académique sur la laïcité la semaine dernière, mais rien n’est, semble-t-il, prévu en direction des étudiants et des stagiaires. Sollicités, ni la direction de l’ESPE ni le rectorat n’ont répondu aux « Echos ».

Liberté de conscience et éducation à l’esprit critique

Situation exceptionnelle ? Oui, si l’on s’attarde sur le statut particulier des ESPE : elles forment de futurs enseignants mais sont affiliées aux universités, où le port de signes religieux n’est pas interdit. Dans ces écoles, cohabitent des étudiants qui préparent les concours, et d’autres qui les ont déjà réussis. Deux règles y sont donc applicables, ce qui complique le respect de la loi. Malgré tout, l’histoire de Livry-Gargan est un condensé des divisions entre universitaires à propos de la laïcité en général et du port du voile en particulier.

En 2004, le législateur avait décidé de ne pas appliquer à l’université l’interdiction des signes religieux prévue pour l’école. Car les étudiants sont majeurs et que l’université est « ouverte sur le monde ». En 2013, le Haut Conseil à l’intégration (HCI) avait, juste avant sa dissolution, relancé l’idée. Mais le sujet, miné depuis que Marine Le Pen s’est emparée du thème de la laïcité, s’est enflammé avec les attentats de Paris et la revendication par Nicolas Sarkozy de l’interdiction du voile à l’université.

« Le problème, c’est le prosélytisme larvé »

« La laïcité, telle qu’elle est brandie actuellement, est un cache-sexe pour le FN et d’autres gens afin d’exprimer leur haine des musulmans et des Arabes », tranche Jean-Loup Salzmann, qui préside l’université Paris 13 et la Conférence des présidents d’université (CPU). Sur la scène politique, c’est souvent exact. Sur la scène universitaire, le problème est d’une autre nature, car il tend à opposer liberté de conscience et éducation à l’esprit critique – deux fondements de l’institution.

Avant de se saisir de la question – ce sera fait en septembre – l’Observatoire de la laïcité et son président, Jean-Louis Bianco, ont fait un retour au texte fondateur. La loi de 1905 ne confine nullement l’expression religieuse dans la sphère privée. Elle impose la neutralité à l’Etat et ses agents, pas aux citoyens. Le débat avait eu lieu à l’époque à propos de la soutane des curés et des processions catholiques. « Il fallait que la loi se montrât respectueuse de toutes les croyances et leur laissât la faculté de s’exprimer librement », avait alors tranché Aristide Briand. En France, la liberté d’expression religieuse ne peut être limitée qu’en cas de trouble à l’ordre public.

Des espaces de prières « tolérés »

Le Code de l’éducation ajoute une autre restriction : « L’atteinte aux activités d’enseignement et de recherche ». Ce que le voile seul ne fait pas (sauf dans les cours de sports et de chimie). Voilà pourquoi la CPU, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser) et le président de l’observatoire de la laïcité sont opposés à une interdiction du voile à l’université. Et voilà pourquoi même le militant laïc Charles Coutel, professeur en philosophie du droit, confie : « Voile ou pas, c’est le petit bout de la lorgnette. Le problème, c’est le prosélytisme larvé. »

 

Or ce phénomène-là est moins quantifiable tant les universités renâclent à en parler. Par peur des raccourcis médiatiques et de l’instrumentalisation politique. « On aimerait bien disposer d’une enquête quantitative, souligne Isabelle de Mecquenem, référente laïcité du Snes-Sup, le syndicat majoritaire. Pour l’instant, on est dans le qualitatif et le sensationnel. » Le plus visible n’est pas forcément le plus inquiétant. A Paris-10 Nanterre, dans un recoin près d’une sortie de secours, Hawa, une étudiante sénégalaise, fait sa prière de la mi-journée sur l’un des tapis laissés là par d’autres. C’est théoriquement interdit, mais cet espace à l’écart est connu des services de sécurité et « toléré » par le président de l’université, Jean-François Balaudé : « Le phénomène n’a pas pris d’ampleur. Mieux vaut un lieu sous contrôle qu’une interdiction radicale qui suscite des bravades », estime-t-il.

 

Pratique religieuse peu dérangeante ou offensive politique contre l’institution ? En 2013, à Lille-1, il n’y avait pas de doute : une poignée de thésardes en informatique ont commencé à faire cours voilées, alors qu’elles avaient été prévenues que ce ne serait pas possible. Elles ont immédiatement été suspendues de cours. Ni à Nanterre ni à Lille-1, les présidences n’ont saisi l’opportunité de rappeler à l’ensemble des étudiants les règles de la laïcité. Régler les problèmes discrètement pour éviter les remous internes…

Une minorité de minorité

Des présidences d’université finissent par détourner carrément le regard. « Un certain nombre de responsables ont manifesté trop de tolérance au nom de la paix sociale », estime Christian Mestre, doyen de la faculté de droit de Strasbourg et auteur du guide de la laïcité de la CPU, dont une version actualisée paraîtra en juin. Et pourtant, ajoute-t-il, « il n’y a pas besoin de nouvelle loi. Avec la jurisprudence, les universités disposent déjà de tous les outils juridiques nécessaires ».

 

Jean-Loup Salzmann en est convaincu : « A l’université, il n’y a pas de sujet “laïcité”, sauf très marginalement. » Statistiquement, c’est probable. Les étudiants qui affichent leurs croyances sont minoritaires et parmi ces derniers, ceux qui posent problème le sont aussi. Mais qualitativement ? Lorsque la CPU organise des remontées, comme récemment, elle ne les rend pas publiques.

 

Et puis le discours du président de Paris-13 Villetaneuse est désormais fragilisé par le peu de soutien qu’il a apporté au directeur d’un IUT (celui de Saint-Denis) placé sous sa tutelle. Samuel Mayol a été agressé en mai 2014 et menacé de « mort » – le mot a été écrit – à 29 reprises depuis février de la même année. Ni les auteurs des menaces ni leur motivation (religieuse ou financière) n’ont été identifiés, car il avait simultanément écarté de l’IUT une association religieuse et déchargé de ses fonctions un directeur de département responsable de « dérives » financières. Quoi qu’il en soit, le rapport à la religion est instrumentalisé par ses persécuteurs. En témoigne la Une du « Charlie Hebdo » post-attentat – « Tout est pardonné » – envoyée à son domicile et sous-titrée : « Pas partout et pas à l’IUT. »

Repères et dialogue

« On peut ne pas être d’accord sur la conduite à tenir, mais on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de problème de laïcité à l’université », peste Alain Seksig, inspecteur d’académie et ex-président de la mission laïcité du HCI. A Lille 3, la présidence a décidé de reprendre l’initiative. Depuis la rentrée, des salles de cours avaient été vidées de leurs tables pour faire place à la prière, un créationniste contestait les enseignements, les demandes d’exemption, le samedi, étaient récurrentes en licence d’hébreu, et l’UFR d’histoire était à la peine avec la préparation de l’agrégation portant sur le « gouverner en Islam entre le Xe et le XVe siècle ».

Une note explicative a été envoyée à chaque professeur et étudiant. Les vigiles ont été chargés de rappeler la règle à toute personne surprise en train de prier et de ne menacer de procédure disciplinaire que les récidivistes. Lorsque des étudiants se sont réunis dans un amphi pour contester « l’islamophobie » supposée de ces mesures, le premier vice-président Philippe Vervaecke est allé leur porter la contradiction : « Sans rien lâcher, il faut faire le pari qu’on a en face de nous une majorité de gens raisonnables. » A la rentrée, Lille 3 va expérimenter deux nouveaux cours : l’un sur l’usage citoyen d’Internet et un autre destiné à développer l’esprit critique et l’analyse autour de thèmes de société.

« Une double inculture des étudiants »

Repères et dialogue. A entendre tous les professeurs interrogés, c’est effectivement ce qui manque dans leur contact avec les étudiants. Parfois, ce sont les enseignants qui renoncent : par manque d’autorité, de soutien, par lassitude ou parce qu’ils privilégient la recherche sur l’enseignement. Presque tout le temps, c’est la culture qui pêche –  « la laïcité est perçue comme restrictive, alors qu’elle est émancipatrice », souligne Geneviève Guilpain. Constat partagé par Françoise Crémoux, historienne des religions à Paris-8 Saint-Denis : «  Il y a une double inculture des étudiants, sur la laïcité et sur l’histoire des religions, même chez ceux qui s’en revendiquent. » A la rentrée, elle va donner un nouveau cours sur la laïcité. « La seule vraie réponse, c’est d’enseigner et de faire réfléchir, mais c’est plus cher qu’une loi. »

Elsa Freyssenet, Les Echos

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/journal


19/05/2015
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