1134-Orthodoxie,hérésie, la douloureuse ouverture aux idées nouvelles 2 post

La douloureuse ouverture aux idées nouvelles en France, illustrée par le ballon ovale.

Tiens, en ce jour de Noël où l'on célèbre la fraternité, la solidarité, qui sont les valeurs du rugby, n'est-ce pas, je vais vous en parler. De fraternité, solidarité et de rugby.

Une finale de coupe du monde de rugby s'est déroulée le 30 novembre à Manchester, devant 76000 spectateurs (record du stade Old Trafford battu) et des millions de téléspectateurs enthousiastes, et vous n'étiez pas au courant ? 

Normal. Les courageux journalistes des temples médiatiques du rugby que sont Canal Plus, France 2, Rugbyrama, Midi Olympique n'ont pas osé s'étendre sur la Coupe du monde de rugby à XIII, mais ils nous ont copieusement abreuvé au même moment, des avant-matchs, propos de vestiaires, post-matchs et matchs d'entraînement (sans aucun enjeu) de l'équipe de France de rugby à XV contre la Nouvelle-Zélande, les Tongas ou l'Afrique du Sud – et même retransmis en direct des matches de Pro D2 (la deuxième division). C'est tout juste si on n'a pas pris la douche avec les joueurs.

Pendant ce temps, l'équipe de France de rugby à XIII, tout aussi valeureuse que la première, tout aussi méritante, affrontait elle aussi une équipe de Nouvelle-Zélande, mais dans une compétition internationale. Et un silence médiatique assourdissant.

Vous l'aurez compris, et je m'adresse aux novices, il y a, dans la plupart des pays où l'on pratique ce sport, deux rugbys.

Mais en France, seul le rugby à XV a droit d'antenne, et je dirais même droit d'existence. Hégémonique, intolérant et sectaire, ce sport écrase son cousin depuis plus de soixante-dix ans. Après avoir obtenu l'interdiction de la pratique du rugby à XIII (lire plus loin cette incroyable histoire), il l'a dépouillé de tous ses avoirs et même du nom de « rugby », qu'il a contesté pied à pied devant les tribunaux.  

Au-delà de l'anecdote, cette situation unique au monde en dit long sur la capacité de notre pays à s'ouvrir aux idées nouvelles, et sur la virulence des forces de la réaction. La société française se définit volontiers comme « frondeuse ». En réalité, il n'y a pas plus orthodoxe et plus jacobine. La réforme y reste un vœu incantatoire : nous en avons chaque jour des exemples dans le domaine économique et social. Partout, où qu'on se tourne, de petites baronnies confites dans leur conservatisme, censurent, dénigrent, étouffent tout ce qui vient déranger ou remettre en cause leur pouvoir ou leurs avantages acquis.

Le mot « hérésie » vient du Grec hairesis, qui signifie « choix ». L'hérétique est celui qui a choisi de prendre un chemin différent de celui de l'orthodoxie. Les hérétiques sont des dissidents qui remettent en question une idéologie dominante. Nous avons besoin d'eux. « Etre hérétique aujourd'hui est quasiment une obligation humaine », déclarait Jane Harrison en 1909. Elle voulait dire que sans cette tension salutaire entre orthodoxie et hérésie, il n'y a ni progrès, ni liberté

Le rugby français nous offre une illustration lumineuse de l'hostilité que manifeste ce pays pour la nouveauté.

Le rugby a été pratiqué sous une forme ancestrale dans toute l'Europe et jusqu'en Scandinavie dès avant le Moyen-Age mais il provoquait tant de brutalités et de décès que les cours royales ont pris les unes après les autres des arrêtés d'interdiction. En 1331, Philippe V de France bannit la pratique de la soule : les jeunes gens sont invités à s'initier à l'arc. Le jeu réapparaît sporadiquement au cours des siècles suivants, et à partir de 1750, on pratique dans la ville de Rugby, en Angleterre, un football qui permet de saisir ponctuellement le ballon, mais pas de courir balle en main dans le camp adverse. Pourtant, entre 1820 et 1830, de nouvelles règles sont introduites : on peut porter le ballon, mais aucune limite n'est fixée au nombre de joueurs, et des centaines de participants s'affrontent parfois sur un même terrain. Les premières règles écrites datent du 28 août 1845.

A partir du milieu du dix-neuvième siècle, le rugby-football, tel qu'il est appelé, est pratiqué de plus en plus régulièrement dans les villes anglaises, et en 1871, la Rugby Football Union (RFU) est fondée à Londres. En 1880, l'Ecosse, le Pays de Galles et l'Irlande fondent leurs propres fédérations.

Le rugby franchit la Manche dans les années 1870, à l'initiative de résidents britanniques en France, mais très vite, des clubs se créent : à Paris le Racing Club de France en 1882, le Stade Français (1883), mais aussi le Stade Bordelais (1885) et le Stade olympien des étudiants toulousains en 1897. Le rugby se développe rapidement en Aquitaine du fait des échanges commerciaux entre l'Angleterre et la région bordelaise, puis de là il s'étend dans tout le sud de la France, notamment Pays Basque, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, vallée du Rhône.

Mais au moment où le rugby fait la conquête des villes et villages du sud de la France, la fédération anglaise de rugby explose.

Le 20 août 1895, 12 clubs du nord du pays : Huddersfield, Batley, Dewsbury, Bradford, Manningham, Leeds, Halifax, Brighouse Rangers, Hull, Liversedge, Hunslet et Wakefield, annoncent qu'ils font sécession pour créer leur propre fédération. L'hérésie pointe son nez.

Les raisons de cette scission sont multiples. Certains historiens y voient volontiers un affrontement entre professionnalisme et amateurisme, les clubs du nord étant accusés par ceux du sud de dédommager financièrement leurs joueurs, mais à la vérité cette pratique était répandue des deux côtés.

En réalité, les clubs sécessionnistes ne pratiquaient déjà plus le même sport depuis longtemps. Alors que dans le sud on vivait le rugby comme un loisir pour étudiants fortunés, les clubs du nord, qui drainaient un public et des pratiquants plus populaires, avaient, pour compenser ces handicaps, instauré une approche plus professionnelle du sport, avec des entraîneurs, des plans d'entraînement pour les joueurs et même des régimes alimentaires spécialement formulés. Surtout, dans une fédération de rugby dominée historiquement par le sud, ils réclamaient une représentation à la hauteur de leur poids dans le championnat. Refus des sudistes.

Exit, donc. Les premiers matches de la nouvelle fédération du nord sont joués le 7 septembre 1895. Le 19 septembre, la RFU interdit aux clubs restés adhérents de jouer contre les dissidents, y compris en match amical. Le problème, c'est que la Fédération du nord a réussi son coup. A l'ouverture de la saison suivante, 59 clubs sont inscrits dans le championnat, et la liste d'attente s'allonge.

Et puis, entre 1895 et 1908, les règles elles-mêmes subissent une évolution significative. Pour que le jeu soit plus rapide et plus spectaculaire, il est profondément remanié : deux joueurs disparaissent (pour les amateurs, les deux flankers ou troisièmes lignes aile) ; on supprime la mêlée ouverte qui suit le plaquage (ruck) pour la remplacer par un talonnage rapide au pied par le joueur qui a été plaqué ; enfin la comptabilisation du score change aussi pour diminuer le poids des points marqués au pied. Le nouveau rugby encourage clairement les joueurs à marquer des essais. Le rugby à XIII (Rugby League, pour les anglo-saxons) est né, et le public adore.

Il faudra attendre 1934 pour que le rugby à XIII franchisse la Manche. La fédération française de rugby est alors secouée par une grave crise qui oppose les tenants d'un amateurisme intransigeant à ceux qui voudraient voir évoluer leur sport. Il faut dire que l'amateurisme revendiqué par les clubs est souvent de façade, car de nombreux joueurs sont rémunérés par leur employeur, surtout s'il est dirigeant du club local. La crise est telle que plusieurs clubs, écœurés, ferment boutique : de 784 en 1930, le nombre de clubs du championnat de France passe à 558 en 1939.

Entre temps, plusieurs de ces clubs ont embrassé la pratique du nouveau rugby, le XIII, sous l'impulsion de Jean Galia, un quinziste catalan, capitaine de l'équipe de Villeneuve-sur-Lot, radié en 1933 par sa fédération de rugby qui ne supporte pas le caractère indépendant de cette forte tête. Le 6 avril 1934, avec une poignée de dissidents français, il fonde la Ligue française de rugby à XIII.

Le rugby à XIII séduit particulièrement les clubs de mon département d'origine - l'Aude cathare - tels l'A. S. Carcassonne, fondé en 1899 pour pratiquer le rugby à XV mais qui en 1938 se convertit au XIII, ou le F. C. Lézignan qui passe à XIII l'année suivante. L'Aude est aujourd'hui le département qui fournit le plus de clubs (3, avec Limoux) au championnat Elite de rugby à XIII. Un sport hérétique dans une terre d'hérésie, il n'y a pas de hasard.

En six ans à peine, entre 1934 et 1940, 160 clubs sont séduits par ce nouveau jeu débridé, dont 105 qui ont quitté le XV avec armes et bagages, et 55 créés pour l'occasion.

La FFR va mettre un terme à cette hémorragie, de la plus vilaine des manières.

Le 10 juillet 1940, le maréchal Pétain reçoit du parlement français les pleins pouvoirs. Le basque « bondissant » Jean Borotra, nommé par Pétain ministre des sports, va surtout bondir sur le rugby à XIII. Ses amis Jean Ybarnegaray, président de la Fédération française et internationale de Pelote basque, secrétaire d'État à la Jeunesse et à la Famille dans le gouvernement Pétain, et proche des quinzistes, et Joseph Pascot, directeur des sports, ancien joueur international de XV, militent en coulisses pour une interdiction du nouveau sport qui fait de l'ombre au XV.

Le coup est bien préparé et il est bien bas : Borotra commande un rapport sur le rugby au président d'honneur de la FFR, Paul Voivenel. Sans surprise, celui-ci stigmatise la pratique du XIII en l'accusant de « professionalisme ».

En décembre 1941, le rugby à XIII est interdit.

Les 13 clubs qui dédommagent leurs joueurs sont dissous et leurs avoirs saisis. Idem pour les 146 clubs amateurs qui pratiquent ce sport. Les biens de la Ligue française de rugby à XIII sont eux aussi saisis (un peu moins d'un million d'euros). Même les scolaires, collégiens, lycéens ou universitaires ont interdiction de jouer au rugby à XIII.

Le rugby à XIII est donc le seul sport de l'époque moderne a avoir été interdit en France. A l'initiative de la FFR.

A la libération, l'interdiction est levée et plusieurs dizaines de clubs, qui avaient cessé toute activité pendant la guerre ou étaient passés à XV, retrouvent la pratique du XIII. Mais le coup porté par le régime de Vichy a laissé des traces et de très nombreux clubs ne feront jamais marche arrière. Si le XIII est à nouveau autorisé, le gouvernement, toujours soumis à l'influence de la FFR, lui interdit de de s'appeler « rugby » ! Il doit prendre la dénomination de « Jeu à XIII ». A la vilénie des origines succède la bassesse.

Il  faut attendre le 29 septembre 1987, soit 42 ans après la fin de la guerre pour que le Tribunal de Grande Instance de Paris juge que le terme de « rugby » ne peut relever de l'exclusivité de la FFR. Fureur de la FFR, qui porte l'affaire devant la cour d'appel, puis la cour de cassation. Le 4 juin 1993, cette dernière rend un arrêt qui déboute définitivement la FFR (alors présidée par Bernard Lapasset) et permet aux hérétiques de reprendre leur nom de Fédération française de rugby à XIII.

En 2002, une commission d'historiens réunie à l'initiative de Marie-George Buffet, alors ministre de la Jeunesse et des Sport a remis un rapport sur La Politique du Sport et de l'Education physique en France pendant l'Occupation. Ce rapport confirme que 2 à 3 dirigeants vichystes des instances nationales du rugby à XV ont œuvré de manière méprisable pour interdire le rugby concurrent.

Aujourd'hui, le XIII rencontre un grand succès dans la plupart des pays où l'on pratique le XV. En Australie, c'est l'un des sports les plus populaires, avec près d'un million et demi de joueurs. Par comparaison, le rugby à XVaustralien, que par un phénomène de loupe les médias présentent comme un ogre, n'est pratiqué que par 320 000 joueurs.

En France, le XIII subit depuis plus de soixante-dix ans l'ostracisme de la FFR et de tous les leviers médiatiques, politiques et financiers qu'elle peut continuer d'actionner.

Mise à part Marie-Georges Buffet, aucun ministre n'a jamais assisté à la finale d'une compétition nationale de rugby à XIII. Aucun membre des équipes de France de Rugby à XIII (à l'exception de Puig Aubert, vice-champion du monde en 1954) n'a reçu la Légion d'Honneur.

Jean Borotra, qui a eu la bonne idée de tourner casaque pendant la guerre, est élevé dans la mémoire collective au quasi-rang de saint. Paix à son âme.

Bernard Lapasset a été nommé en 2012 par la ministre des sports à la tête d'une "cellule" chargée de définir les orientations de la stratégie internationale de promotion du sport français. Félicitations. C'est certainement mérité.

Dans ses publicités, la GMF qui sponsorise le rugby à XV depuis 25 ans, met en avant les valeurs de ce sport : respect, engagement, solidarité. 

Sur le terrain, oui. Mais à la FFR, chez ceux qu'on appelait autrefois les « gros pardessus », ce qui a surtout régné depuis soixante-dix ans, c'est le cynisme, la traîtrise et la suffisance.


Le blog de Thierry Souccar, "Amuse-gueules"

Réflexions sur la vie, la mort, et tout ce qu'il y a au milieu. 

Par Thierry Souccar


P.S. : Ce billet est affectueusement dédié à l'idole rugbystique de ma jeunesse, Francis de Nadaï, qui fut international, capitaine de Limoux XIII, capitaine de l'Equipe de France et vit depuis 25 ans avec le coeur d'un autre.

Thierry Souccar est un ex-joueur de rugby à XIII. Il a aussi pratiqué le rugby à XV en universitaire


04/10/2014
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