855-LAÏCITE: des principes à rappeler 12 posts

 
La conversion républicaine et laïque du Front national n'est qu'un leurre
Fraternité, liberté, égalité : des principes conquis contre le christianisme
Juste, et nécessaire, est la critique de l'islamisme. Mais pas au nom d'un christianisme absous deses violences millénaires par une mémoire sélective. Sans surprise, Marine Le Pen se situe dansla logique du choc des civilisations chère à Samuel Huntington. Mais cette fois-ci elle prétend récupérer des principes révolutionnaires. Elle affirme que les principes émancipateurs consignés
dans le triptyque républicain sont issus d'une tradition religieuse propre à l'Occident, alors qu'ils ont été conquis dans le sang et les larmes, à rebours d'oppressions sacralisées par le christianisme institutionnel.


Faire dériver les trois principes de liberté, d'égalité et de fraternité du transfert aux autorités séculières de valeurs religieuses est une contre-vérité. Pendant près de quinze siècles de domination temporelle, et pas seulement spirituelle, de l'Église catholique en Occident - en gros de la conversion de Constantin en 312 à la Révolution de 1789 -, jamais le christianisme institutionnalisé n'a pensé ni promu les trois valeurs en question. Il les a bien plutôt bafouées copieusement et ces valeurs sont à l'inverse nées d'une résistance à l'oppression théologico-politique. Qu'on en juge.


Liberté ? Le droit canon de l'Église n'a jamais fait figurer la liberté de conscience (être athée,pouvoir apostasier une religion, en changer, etc.) dans ses principes essentiels. Tout au contraire.


La répression des hérétiques (les cathares, par exemple), des autres religions (protestante, juive, puis musulmane), de la science (Giordano Bruno, Galilée), de la culture (l'index des livres interdits supprimé seulement en 1962) ne procède pas d'une philosophie de la liberté, mais d'une théologie de la contrainte. En 1864 encore, un syllabus de Pie IX (encyclique Quanta cura) jette l'anathème
sur la liberté de conscience.

Égalité ? L'Église a toujours considéré que l'inégalité était inscrite dans l'ordre des choses et voulue par Dieu. Elle a entériné et sacralisé le servage de l'ordre féodal, la monarchie absolue dite de droit divin, et même, avec le pape Léon XIII à la fin du XIXe siècle, la domination capitaliste. La répression des jacqueries paysannes se fit le plus souvent avec sa bénédiction. La seule égalité qu'elle a affirmée est celle des hommes prisonniers de leur finitude et de leur tendance au péché, et jamais elle n'en a fait la matrice d'une émancipation sociale ou politique.

Ceux qui le tentèrent furent réprimés. La théologie de la libération, en Amérique latine, fut condamnée par Jean Paul II. La collusion du politique et du religieux fut aussi celle de l'ordre social et du religieux, si bien représenté par les soldats du Christ d'une noblesse peu soucieuse de ses serfs, à l'époque des croisades. Lors de l'affaire Dreyfus, l'Église n'a pas brillé dans la défense de la liberté et de l'égalité, et n'a guère mis en garde contre l'abjection de l'antisémitisme.


Fraternité ? Si théoriquement les hommes sont frères comme fils du Dieu chrétien, ils ne le sont que dans la soumission et non dans l'accomplissement, toujours stigmatisé comme " péché d'orgueil ". La transposition de la fraternité issue de la condition commune des êtres humains tant qu'ils sont mortels en fraternité sociale et politique est l'invention d'un concept tout nouveau, qui doit bien plus au droit romain d'une humanitas que Cicéron tenait pour source de la République
qu'au décalque d'une fraternité de finitude.


Rappelons que la réécriture cléricale de l'histoire visant à faire d'une tradition religieuse particulière la source des principes universels de l'émancipation est devenue courante, malgré son évidente fausseté. Elle consiste à nier les apports du droit naturel (jusnaturalisme souligné par les historiens du droit) issu de l'Antiquité gréco-latine mais aussi les souffrances et les luttes, qui furent les vrais leviers de l'émancipation, en dessinant les idéaux qui, en creux, dénonçaient les oppressions.
Il faut que Spartacus prenne les armes pour transposer en termes sociaux l'égalité de droits des citoyens et étendre la liberté juridique à tous les hommes. Quant à l'égalité évoquée par Paul de Tarse elle n'est jamais un concept socio-politique ni juridique, mais un nivellement religieux de tous les hommes compris comme fidèles soumis à Dieu.


Ce qui est pervers et idéologiquement redoutable dans le nouveau discours du Front national, c'est le fait de tenter d'assumer les valeurs républicaines alors que traditionnellement c'est l'ordre social dominateur qui était encensé. Joseph de Maistre, penseur chrétien contre-révolutionnaire, ironisait sur les droits de l'homme, qu'il jugeait abstraits et peu crédibles au regard d'inégalités tenues pour naturelles. C'est lui qui fonde l'idéologie de la droite extrême. Il rejette du même coup
l'universalisme qui consiste à tenir l'humanité comme d'égale dignité, abstraction faite des hiérarchies sociales sédimentées dans la tradition occidentale et des différences de civilisation. Et il en tire une condamnation de la Révolution française. Voilà la tradition occidentale façonnée en partie par le christianisme institutionnel.
Cette fois-ci l'opération séduction de Marine Le Pen consiste à assigner à résidence les idéaux émancipateurs, à particulariser l'universel, à taire le long passé de luttes et de larmes qui les fit advenir contre une tradition fondamentalement rétrograde et oppressive. La nouvelle figure du différencialisme discriminatoire consiste à prétendre que seuls certains peuples habités par certaines religions ont accouché des droits de l'homme, et que les autres, par essence, sont hostiles à de tels droits.


Défendre ceux-ci, c'est donc continuer à exalter subrepticement certains peuples par rapport à d'autres. Au fond rien n'a changé, sinon l'habillage idéologique. Pas de Turcs dans l'Europe vaticane ! Après le différencialisme biologique, le différencialisme dit culturel se mue en discrimination hiérarchique et s'efforce de nourrir le rejet de certains peuples au nom de principes universels... qui seraient nés spontanément de civilisations particulières !


La ficelle est grosse mais elle peut hélas être efficace si l'on pratique l'amnésie volontaire de l'histoire. Et son instrumentalisation pour nourrir un prétendu choc des civilisations est dangereuse.

Elle prétend essentialiser des données historiques, diaboliser certaines religions en les clouant à leur figure intégriste et en présentant les autres sous leurs traits " nouveaux " après avoir effacé de la mémoire collective les tragédies que leur instrumentalisation politique déclencha. En écrivant le livre noir du christianisme officiel, Kant et Hugo ont réfuté par avance les thèses de Marine Le Pen.

L'analyse effectuée ici pour le triptyque républicain vaut donc a fortiori pour la laïcité, dont une nouvelle idéologie prétend qu'elle serait née du christianisme, alors que celui-ci, dans son institutionnalisation, en a constamment piétiné les principes constitutifs. Ni la liberté de conscience ni l'égalité des divers croyants, des athées et des agnostiques n'ont jamais été défendues en théorie ni promues en pratique par les autorités chrétiennes, et il a fallu que les luttes pour l'émancipation laïque les fasse advenir. Le " ralliement " (ambigu d'ailleurs, car nostalgique des privilèges perdus) de l'Église à la laïcité ne s'est fait, du bout des lèvres, qu'au XXe siècle. C'est bien tard pour une institution présentée comme habitée par de telles valeurs dès l'origine...

Henri Peña-Ruiz
Philosophe et écrivain








Le 9 décembre ce sera la fête de la laïcité.Voici un article d'Elie Arié publé dans marianne2.fr

La question primordiale : quel type d'union, fondée en droit, pour des êtres dont les convictions spirituelles sont diverses ?
Certes, les communautés de foi, ou de représentation du monde, ne sont pas négligeables. Mais elles ne concernent que ceux qui s'y reconnaissent librement.

De ce point de vue, on peut comprendre la laïcité non comme un produit culturel, spontanément surgi d'une tradition particulière, mais comme une conquête accomplie par un effort de distance à soi d'une société d'abord soumise à l'organisation théologico-politique traditionnelle. 


Le droit laïque et ses exigences

La liberté de conscience est le premier principe fondateur de la laïcité.Et il appartient à l'État de lui donner les moyens de se fortifier, notamment par l'instruction publique. Celle-ci doit procurer à tous, croyants ou non, l'autonomie de jugement et la culture universelle qui lui fournit ses repères. La laïcité n'est pas seulement neutralité : un État, s'il est philosophiquement et religieusement neutre, peut être parfaitement démocratique sans être laïc. Elle est, positivement, promotion du bien commun du fait qu'elle assume un projet d'émancipation de tous et de chacun.


La laïcité consiste à éradiquer le principe même de toute domination au nom d'une option spirituelle quelle qu'elle soit.Tout privilège juridique consenti aux religions par rapport aux non-religions maintient parfois pour alibi la référence à la culture, entendue en son sens ethnographique comme continuité d'une tradition. Mais on peut mesurer les risques d'une telle acception en observant que des pratiques oppressives et discriminatoires se donnent comme « culturelles » pour jouir d'un label qui les soustrait à toute critique. L'égalité des sexes, pour ne citer qu'elle, ne figure pas dans les traditions « culturelles » des grandes aires de civilisation, et il faut noter à quel point, parmi les non-musulmans français, les femmes se sentent beaucoup plus agressées par le foulard islamique que les hommes, car elles y voient (à juste titre) la remise en cause de décennies de luttes pour leur émancipation. Elle n'en est pas moins une exigence du droit, qui sur ce point doit rompre avec le passé. Ce type de rupture est d'ailleurs conforme à un autre sens du mot culture, entendue cette fois ci comme transformation active du donné en vue d'un progrès.


D'où le souci de l'universalité

·      Numérique à l'école, pourquoi faire appel au privé ?
·      Suppression des notes: le débat est ailleurs
·      Ils ont trouvé les causes de l'échec scolaire : les notes !

L'assignation des options spirituelles à la sphère du droit privé ne signifie pas qu'on en méconnaisse la dimension sociale et collective : celle-ci est prise en compte par le droit des associations. Elle n'interdit nullement aux religions ou à la libre-pensée de s'exprimer dans l'espace public. Mais elle leur dénie toute emprise sur l'espace public. On comprend dès lors qu'il est essentiel pour la république laïque de préserver la sphère publique –et pas seulement l'école- de tout empiètement des communautarismes.

La question de la laïcité ne peut s'arrêter aux portes de l'École. Il apparaît aujourd'hui que le problème du port du foulard s'élargit au refus de la mixité et s'étend progressivement à d'autres institutions publiques (et pas seulement du fait des musulmans), comme les établissements de santé, les piscines, etc…, sans savoir où cela s'arrêtera (à quand des autobus séparés pour les femmes ?). Il est impossible d'imaginer un monde où l'école serait un sanctuaire alors que s'affirmerait autour un monde communautarisé, dans lequel les religions imposeraient leur légitimité. Dans les dernières années, de nombreux responsables politiques ont laissé se répandre l'idée que la laïcité se réduisait à la notion de tolérance de toutes les religions. Cette conception dite moderne, ouverte, a permis à ceux de bonne ou de mauvaise foi, de croire que toutes leurs revendications religieuses étaient légitimes.

L'espace public n'est pas une mosaïque de communautés, mais un monde de référence des individus-citoyens libres de choisir leurs appartenances et d'en changer. Toute personne doit pouvoir disposer librement de ses références spirituelles, et non être d'emblée assujettie à elles au nom d'une « identité collective » dont elle ne pourrait se déprendre. Certes, il s'agit là davantage d'un idéal régulateur que d'une réalité effectivement accomplie. Mais c'est l'honneur et le devoir de la politique de ne pas se soumettre au monde comme il va. D'autant que c'est par un malentendu trop courant que l'on oppose l'idéal laïque et la légitime construction des identités singulières. La laïcité ne requiert nullement l'effacement des « différences », mais un régime d'affirmation des différences qui reste compatible avec la loi commune, et soit à même d'empêcher tout rapport de dépendance personnelle.

La question de l'école laïque

L'école n'est pas un lieu comme un autre. Elle accueille des enfants, dont elle fait des élèves. Elle les accueille tous, sans distinction d'origine, de religion ou de conviction spirituelle. Elle prépare à la citoyenneté, sans épouser l'illusion d'une citoyenneté spontanée, qui préexisterait au processus de sa formation. C'est dire que la laïcité n'est pas seulement un droit : elle est aussi une exigence. Les enfants-élèves n'appartiennent plus tout à fait à leur famille ; mais ils ne s'appartiennent pas encore tout à fait à eux-mêmes, en fait, même si en droit ils sont là pour apprendre à se passer de maître. D'où la tâche délicate de l'école laïque, qui en un sens est une institution organique de la République, et ne saurait être réduite à un simple prestataire de service, tributaire de la demande sociale du jour. La logique de l'école est celle d'une offre de culture, et d'une offre qui doit toujours déborder la demande, afin de s'affranchir de ses limites. D'où la nécessité d'une ouverture grand angle du champ de la connaissance, incluant les religions, les mythologies, les humanismes rationalistes, tout ce que jadis on appelait fort bien les Humanités.

L'école laïque accueille tous les enfants : il n'y a pas d'étranger dans l'école de la République. Elle doit de ce fait respecter une déontologie laïque : quelle que soit notre religion, nous devons en retirer les signes visibles (et pas simplement ostentatoires) lorsque nous entrons dans une école, comme nous retirons nos chaussures en entrant dans une mosquée ou notre chapeau dans une Église. Et ce dans l'intérêt de tous. Il n'y a donc place en elle ni pour le prosélytisme religieux, ni pour la propagande athée. Un professeur pourra évoquer la Bible ou le Coran en classe, ou encore étudier un texte de Voltaire ou de Marx, mais en se souvenant toujours que ses élèves proviennent des trois grandes options spirituelles évoquées. D'où une exigence stricte de ne blesser personne en valorisant ou en disqualifiant une croyance, tout en cherchant à faire connaître ce qu'elle est. Pour cela, il est essentiel de faire la part de ce qui relève du régime de la croyance et de ce qui relève de celui du savoir. La laïcité scolaire ne requiert nullement la critique des croyances, mais la lucidité qui fait qu'un élève doit faire en lui la distinction entre croire et savoir.

À la déontologie du maître doit correspondre une culture de l'exigence chez l'élève. En ce sens la dissymétrie créée par l'encouragement prodigué aux élèves pour qu'ils affirment d'emblée ce qu'ils sont ou croient être est néfaste. Sous l'apparence de la spontanéité ainsi prisée peuvent se dissimuler des contraintes très réelles, que l'on entérine en laissant croire que l'opinion première a une valeur suffisante. En revanche, une culture de l'exigence, voire de l'effort et de la distance à soi a au moins le mérite de donner sa chance à l'émancipation personnelle. Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas ainsi de disqualifier les cultures ou les traditions d'origine. Il s'agit simplement de promouvoir un rapport éclairé, distancié, aux facteurs de construction de l'identité, et de les inscrire dans un horizon de culture universelle vers lequel se porte le travail de la pensée quand il s'affranchit des représentations immédiates. En schématisant, le rôle de l'École laïque est de donner à l'élève , qui y rentre en se disant «  Je suis ceci », « Je pense cela », les moyens de se poser la question « Qui suis-je ? », «  Qu'est-ce que je pense ? » , de façon à ce que, lorsqu'il en sortira, et qu'il redira « Je suis », « Je pense », le « Je » signifie vraiment « Je » -et, ceci, quelle que soit la réponse, qu'il lui appartient de trouver lui-même ; ceci s'appelle simplement un être humain libre.

Ces remarques conduisent à considérer l'enjeu propre de la laïcité scolaire comme projet d'émancipation. Là encore, on ne peut se satisfaire d'une conception qui privilégierait unilatéralement le droit de manifestation des opinions ou des croyances, sans poser la question de la construction du sujet autonome, de l'égalité des sexes, de l'indépendance de l'école par rapport aux divers groupes de pression. Nous naissons tous athées : c'est ce que nous font (très tôt) nos parents qui nous transforment en adhérents forcés à telle ou telle croyance.

Les glissements trop fréquents de culturel à cultuel ressortissent à une conception communautariste : ils font d'un particularisme religieux un critère d'identification culturel, comme si le cultuel et le culturel étaient consubstantiels. Conception dangereuse de la culture, car elle en dénie le caractère libre et délié. Quid du libre-arbitre individuel dès lors que l'individu est enfermé dans sa communauté supposée, celle-ci liée à une culture particulière, et cette culture à un credo obligé ?

Et souvenons-nous de cette courageuse jeune fille musulmane, qui a dit à la télévision : « dans mon lycée, le proviseur a interdit le port du foulard, et j'en suis bien heureuse : sinon, mon père et mes frères m'obligeraient à le porter ». Dans notre société faussement permissive, nous avons oublié que l'interdit peut être une libération.





05/12/2010
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