360- 163 posts Eribon: la dérive droitière du PS a produit des effets sur l'ensemble de la gauche

 RUE89: Didier Eribon  http://www.rue89.com/2007/06/21/didier-eribon-il-y-aura-des-pensees-de-gauche

 Didier Eribon est un intellectuel engagé professeur de philosophie à l'université de Berkeley aux Etats-Unis. Auteur d'une célèbre biographie de Michel Foucault il a publié cet hiver, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, aux éditions Leo Scheer.

Dans ce petit livre, il revient sur l'impasse idéologique et politique dans laquelle s'est, selon lui, fourvoyée la gauche. Nous lui avons demandé de commenter ces derniers mois de la vie politique française.

(J'ai choisi de soumettre cet  Entretien à la réflexion des internautes de ce blog.Il ne ralliera pas tous les suffrages-il n'est là que pour nourrir la discussion-mais il exprime une pensée peu répandue dans les médias ou au PS.)

 

Quel bilan dressez-vous des arguments utilisés, à gauche, pendant la campagne électorale présidentielle?

Ce qui m'a le plus frappé, tout au long de cette séquence électorale, c'est la manière dont la dérive droitière du Parti socialiste a produit des effets dans l'ensemble de la gauche et jusqu'à la gauche radicale.

En effet, pendant que la calamiteuse candidate socialiste, dont les conditions de désignation avaient déjà traduit l'état de délabrement politique et intellectuel de son parti, menait campagne sur des voies douteuses, pour ne pas dire dangereuses, au gré de ses pulsions conservatrices (une sorte de conservatisme compassionnel, du sarkozysme avec des larmes), on a vu une partie de la gauche radicale (notamment chez les intellectuels) la soutenir sans conditions et sans distance critique, et souvent même dès le premier tour, au nom des nécessités du vote utile.

Ce qui a permis ensuite au PS de faire comme s'il avait réellement réuni 26% des suffrages au premier tour et que les autres courants de la gauche avaient effectivement quasiment disparu. Par conséquent, là où il y avait un espace possible pour réfléchir à ce que peut être la gauche aujourd'hui (ou à la manière dont les différentes gauches peuvent se rejoindre le temps d'une élection); on a renoncé à penser et à élaborer des réponses de gauche aux questions, anciennes ou nouvelles, qui appelaient une réflexion d'ensemble, et on s'est laissé aspirer par une sorte de logique électorale qui enjoignait de taire les critiques et les divergences pour ne pas nuire à la candidate. Avec le merveilleux résultat que l'on sait! A l'évidence, ce n'était pas ainsi que pouvait se créer une dynamique de gauche.

Qu'entendez-vous par des "réponses de gauche"? Pensez-vous, comme Ségolène Royal, que le SMIC à 1500 euros ou les 35h généralisées étaient des réponses trop à gauche ou au contraire pas assez?

Il ne vous aura pas échappé que, dans la mesure où je suis de gauche, je pense assez rarement comme Ségolène Royal!

Mais, sur le fond, ce que j'appelle des "réponses de gauche", ce sont des réponses qui s'inscrivent dans le cadre général d'une démarche de gauche. Il ne s'agit donc pas de discuter de telle ou telle mesure (si importante ou symbolique soit-elle) comme si elle pouvait constituer un élément séparé des autres et qui relèverait du seul débat entre experts. Car c'est bien là tout le problème: une démarche de gauche ne peut s'élaborer que si elle s'appuie sur un travail collectif auquel participeraient les différents courants de la gauche, syndicats, associations, représentants de divers mouvements, chercheurs et intellectuels, et tous ceux qui veulent contribuer à un tel projet.

C'est-à-dire très exactement le contraire de ce qu'a fait le Parti socialiste, qui n'a cessé d'appeler à une mobilisation de "toute la gauche", mais en insistant toujours sur le fait que cette mobilisation devait s'organiser sur la base de son propre programme. En gros, cela revient à dire : "Votez pour nous et taisez-vous."

Cela ne peut évidemment pas marcher comme ça! Donc la question pour moi n'est pas seulement de déterminer si telle ou telle mesure est réellement de gauche (ce qui n'est évidemment pas négligeable), mais aussi de voir dans quel cadre ces mesures s'inscrivent, quelle signification elles revêtent dans une perspective globale et, plus encore, comment ce cadre général et les mesures spécifiques sont élaborées, par qui, quand, pourquoi, etc.

Bref: qui a droit à la parole dans la production des idées politiques? Ce ne sont donc pas uniquement les solutions avancées qu'il faut entièrement revisiter et repenser, mais d'abord et surtout les processus à travers lesquels les réponses et les solutions, mais aussi les questions et les problèmes eux-mêmes, sont définis et discutés.

A plusieurs reprises, pendant la campagne, Jean-Marie Le Pen a fait référence à la pensée de Gramsci, pour dire que ses idées (conformément au dessein de la Nouvelle droite dans les années 70) avaient gagné les esprits en 2007. Qu'en pensez-vous ? Croyez-vous que la gauche ait à faire sa révolution pour conquérir le pouvoir en 2012 ou plus tard ?

Il me semble évident en effet que la droite a très largement conquis ce que Gramsci appelait l'hégémonie idéologique. La défaite de la gauche aujourd'hui est le fruit d'une longue histoire qui a commencé il y a plus de vingt ans et que j'ai essayé d'analyser dans mon livre.

Qu'on n'imagine pas en effet que la gauche aurait été seulement victime d'évolutions auxquelles elle ne pouvait pas s'opposer! Elle a été activement partie prenante de ces phénomènes. Un certain nombre d'idéologues ont travaillé à démolir la pensée de gauche, et le plus surprenant, c'est que ces gens se sont souvent présentés comme des "rénovateurs" de la gauche, alors même qu'ils ne faisaient rien d'autre que recycler tout le répertoire et je dirai même toutes les obsessions de la pensée de droite telle qu'elle s'est façonnée en France depuis les années 1950.

Nous avons véritablement assisté, dans les années 1980 et 1990 à un phénomène de contre-révolution dans le domaine intellectuel, qui s'est donné pour tâche d'annuler tout ce que les années 1960 et 1970 avaient apporté et transformé dans la pensée de gauche.

Et le Parti socialiste -tout comme les journaux de gauche- aura été un des principaux réceptacles, un des principaux vecteurs mais aussi un des principaux acteurs de cette contre-révolution idéologique. Il suffit de voir qui est invité aux colloques socialistes, quels thèmes y sont discutés… C'est édifiant!

Si ce sont des idéologues de droite qui sont sollicités pour élaborer une réflexion sur les problèmes que la gauche doit affronter, il est évident qu'il en ressort une pensée de droite. Et si l'on conforte ainsi la pensée de droite, si on lui accorde une reconnaissance, une légitimité et même une quasi évidence, c'est à la droite que cela finit par bénéficier!

On a dit: la droite a gagné la bataille des idées. Ce n'est vrai que parce que la gauche a renoncé à mener la bataille, et a adopté ou ratifié les idées qu'elle aurait dû combattre. C'est aussi ce qui permet de comprendre -même s'il ne faut pas négliger, bien sûr, la force internationale de tous courants et vents mauvais- pourquoi le Front national a pu imposer des thèmes qui ont structuré le débat public, et plus profondément, imprégné les consciences et les inconscients.

Au fur et à mesure que ces discours nationalistes et xénophobes prospéraient, la gauche socialiste, au lieu de s'y opposer en essayant de façonner de nouveaux discours de gauche (mais il aurait fallu les ancrer dans les mobilisations sociales qu'elle a dédaignées, voire dénoncées ou matraquées), a participé à la dérive générale en se déplaçant toujours plus vers la droite, pour récupérer les voix de ceux qui étaient sensibles à l'attrait exercé par l'extrême-droite, au point que le vote pour le Front national (un vote, soit dit en passant, que le Parti socialiste avait contribué à installer au début des années 1980), n'a fait que s'amplifier en aimantant de plus en plus toute la vie politique.

Et il a suffi à la droite classique de reprendre à son compte, de façon explicite, les thématiques de l'extrême-droite pour récupérer une bonne partie de ces votes. On pourrait résumer la situation: le Parti socialiste a installé la force du Front national, puis a droitisé son discours pour récupérer les voix qu'il renvoyait lui-même au Front national par les politiques qu'il menait, et cette droitisation généralisée, l'emprise sur les consciences des visions de droite, des schèmes de perception de droite, a profité… à la droite.

Par conséquent, en effet, la gauche ne peut reconquérir le terrain perdu que si elle sait réinventer une pensée de gauche, des manières de voir le monde, des modes de perception... Sinon, elle pourra bien sûr gagner des élections, par l'effet de rejet que la politique sarkozyste ne manquera pas d'engendrer. Mais ça sera le prélude à de nouvelles débâcles.

Avec qui les socialistes peuvent-ils reconstruire une vraie gauche?

Il faudrait peut-être poser la question différemment, car il ne va pas de soi que le Parti socialiste soit le lieu le plus évident aujourd'hui pour qu'une pensée de gauche renaisse, dans la mesure où la logique de droitisation va continuer d'exercer ses effets. Au PS, quand on parle aujourd'hui de "moderniser", cela veut toujours dire droitiser et pousser encore plus loin la droitisation d'hier.

On pourrait donc au contraire se demander: est-ce qu'une pensée et une politique de gauche peuvent se reconstruire aujourd'hui malgré ce qu'est devenu le Parti socialiste? L'innovation viendra assurément d'ailleurs, et dans une large mesure se fera contre le Parti socialiste. En tout cas, il n'y aura pas UNE pensée de gauche, mais DES pensées de gauche. Et une tension inévitable surgira entre toutes ces tentatives contradictoires.

On peut espérer que cette tension sera féconde et productive. C'est pourquoi je crois que la tâche des intellectuels de gauche est aujourd'hui considérable. Il incombera alors au Parti socialiste de savoir s'il veut travailler avec ceux-ci, et avec tous les mouvements qui font bouger la société et la pensée (et qui sont à mes yeux les lieux où se crée la gauche nouvelle). Ou s'il veut persévérer dans son être actuel: celui d'un parti de dignitaires qui s'entredéchirent pour les places et les postes. Si c'est le cas, la droite a de beaux jours devant elle.



25/06/2007
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