1331- Prospective: Qui pourrait empêcher Macron de gagner un second mandat? 21posts

 

          

Qui pourrait empêcher Macron de gagner un deuxième mandat?

   

Depuis son élection, il trace son chemin, démine l'opposition et semble pouvoir mener ses réformes à bon train. Mais demain? Car s'il y a quelque chose de profondément incertain, c'est bien la stabilité de l'opinion.

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Emmanuel Macron sur les Champs-Élysées après son investiture en tant que président de la République le 14 mai 2017. À dans cinq ans? | Charly Triballeau / AFP            
       
 Cet article a initialement été publié dans la revue Commentaire qui célèbre cette semaine, avec son numéro 161, son 40ème anniversaire. Ce numéro comporte, entre autres, une série intitulée INCERTITUDES  à laquelle ont contribué plusieurs collaborateurs habituels de la revue. Voici l’article de Jean Claude Casanova qui porte sur la France.

L'incertitude et l'indétermination qui règnent dans la politique mondiale et dans plusieurs pays d'Europe font ressortir par contraste les traits de la politique française. Elle est dominée par l'élection d'Emmanuel Macron. Il dispose d'une large majorité à l'Assemblée nationale. L'homme est déterminé. Il est certain des objectifs qu'il a annoncés et qu'il poursuit. Oublions les controverses sur les épithètes de doctrine et la question de savoir s'il est lui-même de gauche, de droite, centriste, libéral, europhile, gaulliste, progressiste ou conservateur.

On peut être tout à la fois et ce n'est pas plus intéressant que le sexe des anges. En tout cas, il sait deux choses. Parce qu'il est jeune et pour ne pas apparaître comme un météore qui impressionne mais ne dure pas, il doit être réélu en 2022. Or aucun président, depuis De Gaulle en 1965, n'a été réélu sur son bilan: Mitterrand en 1988 et Chirac en 2002 avaient bénéficié d'une cohabitation favorable à leur réélection; Valéry Giscard d'Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande n'ont rempli qu'un mandat. Sa tâche ne sera donc pas aisée car les Français aiment tant la monarchie présidentielle qu'ils adorent changer de monarque.

 

 

Il sait aussi que placé en position centrale et agissant comme il agit, il est détesté et combattu à la fois sur sa droite et sur sa gauche. Plus ses adversaires de droite et la gauche sont extrêmes, plus il peut élargir le champs de ses partisans –d'autant que dans les partis de gouvernement, après l'élection présidentielle, le personnel politique en place a été mis à la retraite du fait de l'âge, des résultats électoraux et/ou de la règle du non-cumul des mandats. Pour ces raisons, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen (ou sa nièce) et Laurent Wauquiez, en devenant ses opposants principaux, deviennent ses alliés ou ses faire-valoir naturels, puisque les socialistes se consument eux-mêmes et qu'une partie de son gouvernement, dont le Premier ministre, est issue du parti Les Républicains.

Les obstacles

Le combat politique n'assure aucun repos. Emmanuel Macron aura deux épreuves électorales à franchir. Les élections européennes, réduites désormais à une seule circonscription, ne devraient pas être difficiles à gagner. Mélenchon et Le Pen semblent ne pas vouloir affronter eux-mêmes l'épreuve. Une liste ouverte et bien composée permettrait au mouvement La République en marche et à ses alliés de remporter un peu plus de 30% des suffrages et de se placer en tête. S'il y parvient, cela suffira à une victoire.

Les élections locales seront plus difficiles. Le non-cumul des mandats renforce les positions acquises. Dans deux ans et trois ans, les maires et les présidents de conseil départemental ou régional élus depuis cinq ans auront la partie belle, grâce à leur popularité locale, face à des députés ou des adhérents de La République en marche. Vraisemblablement, le mouvement tentera de débaucher et d'adouber parmi les maires et présidents en place. Les candidats aux alliances ambiguës ne manqueront pas.

 

Les élections locales seront plus difficiles. Le non-cumul des mandats renforce les positions acquises.

Une victoire à Paris pourrait compenser des défaites en province. Or, contre Anne Hidalgo, désemparée –et qui a vite abandonné le trio de Parques vengeresses qu’elle avait fondé avec Martine Aubry et Christiane Taubira– un succès est à la portée des partisans d'Emmanuel Macron.

La présidentielle de 2022 est donc bien, d'ores et déjà, l’épreuve à laquelle il ne cesse de songer. Contre lui, c'est ce que pense aussi Laurent Wauquiez. La stratégie de ce dernier est claire comme de l'eau de roche. C’est celle de François Mitterrand à partir de 1967. Macron peut perdre sa popularité. Le vent de droite soufflera, rendu impétueux par la pression migratoire qui tenaillera l'opinion. Pour être élu, il faudra donc séduire le plus à droite possible dès le premier tour (comme le fit François Mitterrand à gauche vis-à-vis des communistes) et obtenir au second tour la bienveillance de ceux qui, au premier tour, auront choisi plus à droite encore. (Ce ne sont pas ses rivaux au sein de son parti qui gêneront Laurent Wauquiez, se sont ses propres maladresses qu'il doit craindre.)

 

Quels autres obstacles peut rencontrer Emmanuel Macron pour mener à bien sa politique? À l'Assemblée nationale, il ne court aucun risque pour ses projets de lois ou d'ordonnances. Mais il a besoin d'un accord avec la majorité du Sénat pour réformer la Constitution. Dans cette réforme, toutes les dispositions peuvent être justifiées, mais une seule sera populaire: celle qui réduit le nombre des parlementaires. Pour aboutir, le président peut menacer d'aller au référendum sur cette question. La menace peut ne pas convaincre. Vaincre par référendum est incertain. Une défaite sera imputable au Sénat. Une victoire passera par un compromis.

Le règne du manifestant s'achèvera-t-il?

Les adversaires du président Macron –la CGT, les amis de Jean-Luc Mélenchon, tous les contestataires extrêmes de droite ou de gauche– placent leur espoir dans la colère des manifestants. On sait que ceux-ci sont en France des acteurs législatifs et constitutionnels décisifs. Leur puissance atteignit son apogée en 1968 et plus récemment en 2005 lorsque «la rue» (ou le «peuple», c'est selon) imposa au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif, après les avoir soumis à des manifestations ininterrompues, l'abrogation d'une loi (selon laquelle «les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord») votée par le parlement, promulguée par le président de la République et approuvée par le Conseil constitutionnel… 

La rapidité, l'autorité et l'habileté d'Emmanuel Macron lui ont permis jusqu'à présent de décourager le manifestant ou le gréviste, et notre président en tire d'ailleurs un grand prestige à l'extérieur. Nous saurons vite si l'épreuve choisie avec le personnel de la SNCF s’achève par une avancée ou un recul. On ne peut pas dire que cette réforme constitue un élément indispensable à la politique économique du gouvernement. La suppression d'un nombre appréciable de lignes ferroviaires secondaires l'aurait été. Au mieux, elle réduira à long terme la dette des régimes spéciaux de retraite et celle de l'entreprise, elle augmentera aussi l'efficacité des transports ferroviaires. Rien de plus en termes économiques.

 

 

Mais si succès il y a, l'autorité du président sera renforcée. Cette autorité s'était amoindrie avec le retrait soigneusement calculé à propos de Notre-Dame-des-Landes, l'aéroport tant espéré des Nantais. On a reculé sans courir. Mieux valait éviter d'affronter les «zadistes». Il fallait plaire aux écologistes de gouvernement. En contrepartie, Emmanuel Macron a adopté à Ajaccio et à Bastia un ton consulaire que ne pouvaient qu'approuver les électeurs continentaux et Jean-Pierre Chevènement sorti, pour l'occasion, de la naphtaline et de son admiration béate pour Poutine. D'autant que, dans la même foulée, on promettait aux insulaires davantage d'autonomie.

Les vrais défis

Au-delà des réformes partielles, quels sont les vrais défis qui attendent Emmanuel Macron? La situation de la France fait naître trois inquiétudes: elles tiennent à la fragilité de l'économie française du fait de la régression constante de la compétitivité de nos entreprises et du laxisme financier, à la zone euro et à l'inquiétude de nos concitoyens devant la pression migratoire qui transforme la composition de la population française.

Notre déficit commercial et notre taux élevé de chômage permettent de dire que la compétitivité reste le problème central. François Hollande l'avait courageusement diagnostiqué et il a pris des mesures qui ont amélioré les marges des entreprises. Emmanuel Macron en bénéficie aujourd'hui, et il poursuivra dans cette direction.

En ce qui concerne les finances publiques, la progression est moins évidente. Au moment où l'Allemagne équilibre son budget et s'engage à rester excédentaire dans les quatre ans qui viennent, nous nous engageons seulement à rester au-dessous des 3% (mais guère au-dessous), et nous continuons d'augmenter notre dette publique, alors qu'elle est très élevée. Autrement dit, on ne voit pas vraiment venir un assainissement comme celui de 1958-1959.

On ne peut cependant pas en conclure qu'Emmanuel Macron ignore ou ferme cette perspective. Il sait que de notre redressement financier dépend notre place dans l'Europe et notre poids vis-à-vis de l'Allemagne, et que cet allégement des dépenses et des dettes publiques reste la condition nécessaire d'un nouveau dynamisme.

 

 

Sans doute préfère-t-il y penser sans trop en parler et veut-il rester maître du calendrier des réformes les plus difficiles et les plus radicales. Il bénéficie d'une conjoncture heureuse dans le monde et en Europe. Elle le sert dans l'opinion. Il sait aussi que l'on mesurera son succès dans quatre ans à l'évolution relative de l'économie française par rapport à l'économie allemande. Ce succès peut revêtir deux formes. Un succès notable serait qu'au cours de cette période le chômage continue de diminuer et que notre croissance reste équivalente à celle de l'Allemagne. Le succès historique serait de réduire notre écart relatif avec l'Allemagne –de ne pas de faire comme l'Allemagne, de faire mieux qu'elle. Un succès notable suffira, peut-être, pour gagner l'élection de 2022. Un succès historique, en raison des sacrifices qu'il demande, pourrait conduire à les perdre. C'est un dilemme classique pour tout homme politique, dilemme qu'il doit affronter seul. Il ne peut pas compter sur l'opinion, trop attentive au présent et trop ignorante pour le guider.

La réforme de la zone euro doit avoir pour but de la consolider. La situation italienne la rend à nouveau fragile. L'entente avec l'Allemagne reste décisive, heureusement elle se renforce avec notre nouveau président. Le retrait britannique peut faciliter les initiatives. De ce point de vue, Emmanuel Macron joue parfaitement et comptera, si la chance et la raison continuent de le guider, comme un des grands constructeurs de l'Union européenne. Si je voulais m'amuser à irriter les eurosceptiques, je dirais comme un grand fédérateur, à l'image de Valéry Giscard d'Estaing ou de François Mitterrand. Il peut d'autant plus y parvenir qu'il perçoit le manque d'autorité et de cohésion nationale dont souffrent les Français. Il me semble qu'il perçoit aussi, ce qui est essentiel, que patriotisme français et patriotisme européen vont de pair, comme vont de pair le courage et la confiance en soi.

L'immigration

Disons un mot d'un sujet sensible. La question de l'immigration est désormais clairement posée. Et il était inévitable que le gouvernement la pose clairement. Car on voit bien qu'elle domine toute l'Europe. Si on ne s'en préoccupait pas, le glissement des électorats vers l'extrême droite se poursuivrait inexorablement avec les conséquences qu'on peut imaginer.

La France est elle divisée sur cette question? En simplifiant, on dira que deux écoles prônent plus ou moins ouvertement la libre émigration.

Pour l'école économique libérale, le travail est un facteur de production qui doit circuler librement à la surface du globe pour chercher des emplois là où se trouve du capital. Une offre élastique de travail modère les salaires et favorise la croissance potentielle.

Pour l'école humanitaire, les frontières n'existent pas: les hommes doivent être accueillis partout où il se rendent pour améliorer leur condition.

La prudence et le bon sens rappellent que les hommes et les femmes ont autant besoin d'universalité que de particularité, chaque peuple veut légitimement garder son caractère unique tout en vivant dans un monde commandé par des valeurs universelles.

Les adversaires de ces deux écoles les soupçonnent de dissimuler, derrière leur volonté d'ouverture, le refus de toute idée patriotique, c'est-à-dire de toute idée selon laquelle il est légitime de vouloir que sa patrie, comme le terme l'indique, reste la terre des ancêtres et celle de leurs descendants. Renan définissait déjà la nation comme la réunion de ces héritiers qui possèdent «en commun un riche legs de souvenirs». Héritage sacré dont Renan faisait, avec «le désir de vivre ensemble», l'une des deux idées constitutives de la nation. Ce soupçon explique la tension que font naître les migrations.

Je ne doute pas, si les Français étaient consultés, que ces deux écoles seraient largement minoritaires. D'autant que les travailleurs sont rarement favorables à une offre élastique de travail, justement parce qu'elle freine l'augmentation des salaires. D'autant, aussi, qu'il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour se souvenir de ce que l'on sait depuis Aristote, que deux causes seulement créent la discorde civile: la trop grande inégalité des richesses et une trop grande hétérogénéité des populations.

 

 

Sur cette question le gouvernement n'a pas de souci à se faire, il indignera des pétitionnaires mais gagnera des électeurs. Si on l'accuse de «particularisme» (il paraît en effet que la France détient le monopole de l'universalisme et que Socrate et Jésus n'y sont pas pour grand-chose), il renverra ses détracteurs au maître de l'universalisme en rappelant que Kant faisait de l'hospitalité un devoir pour un séjour provisoire des étrangers, mais qu'il considérait que la nationalité exigeait un accord réciproque entre la nation qui l'accordait et ceux qui la sollicitaient. En effet, la prudence et le bon sens rappellent que les hommes et les femmes ont autant besoin d'universalité que de particularité, chaque peuple veut légitimement garder son caractère unique tout en vivant dans un monde commandé par des valeurs universelles.

Croisons les doigts

Croisons donc les doigts et espérons dans l'avenir du pays. Les réformes envisagées sont nombreuses (tout un catalogue est disponible dans les rapports savants, dont Emmanuel Macron a été le rapporteur général sinon l'inspirateur), et le président, aussi souple qu'autoritaire, saura les amender ou les reformuler si nécessaire –tout cela rend cet espoir légitime.

Ceux qui occupent des positions qui les mettent à l'abri des misères de la vie devraient veiller à ne pas enrichir davantage leur bonne conscience en troublant la vie des autres, en les empêchant de fumer, de boire par exemple, ou en freinant de Paris la vitesse des véhicules sur les routes locales.

Hormis les accidents de parcours, pour l'empêcher de poursuivre son action et de gagner en 2022, il ne reste que l'opinion, qu'il faut séduire et qui jugera en dernier ressort. Face à elle, Emmanuel Macron court deux risques: l'hybris, ou démesure, et la maladresse. Mieux vaut, en effet, se garder de trop en faire. C’est vrai en politique comme en littérature, car «le secret d'ennuyer est celui de tout dire». Mieux vaudrait que les ministres évitent l'engouement pour le détail et ce genre de projets qui sont, comme disent les Américains, «pet project that's become political albatross». Ceux qui occupent des positions qui les mettent à l'abri des misères de la vie devraient veiller à ne pas enrichir davantage leur bonne conscience en troublant la vie des autres, en les empêchant de fumer, de boire par exemple, ou en freinant de Paris la vitesse des véhicules sur les routes locales, vitesse qui ne devrait relever, quand on se dit «girondin», que des autorités locales.

 

La maladresse consiste à négliger ou à surestimer l'opinion. L'orateur politique s'adresse à l'opinion, elle n'est pas habitée de connaissances exactes, il lui parle, il la flatte, mais l’homme d'action en démocratie ne doit jamais oublier que l’opinion n'a pas toujours raison, qu'elle peut se lasser, trahir, contraindre ou abattre. Car le plus souvent elle n’est pas rationnelle, elle ne choisit pas en raison des perspectives économiques ou politiques à long terme qu’elle déchiffre mal –mais des images, des émotions, des passions que les candidats font naître et disparaître tour à tour. En un mot: de l’incertitude électorale.

 

Slate



17/04/2018
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