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Nuit Debout: Par les bobos pour les bobos

Eric Verhaeghe est fondateur de Tripalio, une start-up sur la vie syndicale. Cet ancien élève de l'ENA a occupé des fonctions dans le monde patronal et assumé divers mandats paritaires. Il fut notamment administrateur de la sécurité sociale. Son prochain livre, Ne t'aide pas et l'État t'aidera, paraît le 25 janvier aux éditions du Rocher. Retrouvez ses chroniques sur son site.


Beaucoup s'interrogent sur la nature politique et sociale de la Nuit Debout, qui sème des avatars un peu partout dans le monde latin. S'agit-il d'un nouveau mouvement révolutionnaire ou d'une mode passagère qui agrémente l'actualité sans impact sur la réalité? Pour avoir parcouru plusieurs fois la place de la République occupée par ces (re)faiseurs de monde, il ne me paraissait pas inutile d'en mettre en lumière quelques aspects.

Ce qui frappe au premier abord dans la Nuit Debout, c'est la forte homogénéité sociale du mouvement. D'ordinaire, la place de la République est bigarrée. Ce sentiment de mélange est volontiers accru par les événements qui se déroulent régulièrement sur la place: occupation périodique par des migrants ou par des familles africaines menacées d'expulsion et protégées par le Droit au Logement, mais aussi quadrillage par les familles Roms qui dorment dans la rue avec leurs bébés et leurs enfants.

 

 

Le tour de force de la Nuit Debout est de babiller sans lassitude apparente sur le sexe des anges solidaires, de gauche, révolutionnaires, progressistes et autres adjectifs bisounours, dans un entre-soi très bien huilé. Ici, on est bien, on est tranquille, on est humaniste, mais on est d'abord des quartiers centraux de Paris. On adore dénoncer la précarité et la discrimination, mais selon l'étiquette bobo en vigueur, qui accorde une place nulle aux «minorités visibles», manifestement peu intéressées par les sujets qui se traitent.

Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de contempler cette jeunesse auto-proclamée humaniste, dissertant sur tout et rien, et complètement abandonnée par les vrais problèmes sociaux du pays.

En sillonnant la Nuit Debout, on croise donc toute la galerie habituelle des névroses qui hantent la gauche bobo: les végétariens, les obsédés de la pureté morale, les Savonarole, les partisans du bien-être, de la décroissance, de Pierre Rahbi, les auditeurs de Patrick Cohen et les inconditionnels de France Culture. Que de mines blafardes, mal nourries, inquiètes, manifestement torturées!

Mais la jeunesse qui souffre vraiment (je veux dire pas par choix) ne connaît manifestement pas l'adresse où il faut se rendre. Ces blacks, ces beurs, ces décrocheurs scolaires qui zonent à longueur de journée ou n'imaginent pas qu'ils pourraient un jour gagner plus de 2.000 euros par mois, ces tombereaux de sacrifiés qui sont autant de plaies ouvertes dans nos banlieues, sont invisibles ici.

Une autre caractéristique de la Nuit Debout tient à son aversion pour le salarié. C'est l'Autre: on le plaint, on se bat pour lui, mais on ne le côtoie pas.

Tout est fait, dans la Nuit Debout, pour le décourager de venir. Le premier argument est dans la définition même de la manifestation: nocturne, noctambule, elle n'est guère accessible à celui qui sort fourbu d'une journée de travail et qui doit embrayer tôt le lendemain. Il peut venir, certes, de temps à autre. Mais il doit attendre pendant des heures avant de pouvoir parler pendant trois minutes selon un formalisme figé qui laisse peu de place à l'amateurisme.

 

 

Dans la Nuit Debout, le salarié, le prolétaire, est une icône. On aime le voir en peinture, mais il ne faudrait pas qu'il s'imagine changer les choses au jour le jour. La preuve? le mouvement a finalement considéré que la résistance à la loi El-Khomri était un prétexte un peu vain, et qu'il valait mieux refaire le monde sans parler d'actualité.

Autre point, bien entendu, la Nuit Debout n'aime pas les familles. Avec des séances de travail interminables, des débats épouvantablement longs sur la cantine, le temps de repas et autres détails, la participation à la Nuit équivaut à un renoncement en bonne et due forme au temps passé à la maison, le soir, pour coucher les enfants.

Cette dominante sociologique s'explique par le caractère faussement improvisé du mouvement. Depuis longtemps, les indignés français sont noyautés par un petit groupe d'intellectuels auto-centrés qui n'ont nulle envie de se mélanger à d'horribles petits bourgeois qui procréent, qui s'occupent de leurs moutards et qui cultivent les relations familiales. Ceux-là sont des catholiques intégristes en puissance qu'il faut écarter.

De là le caractère extraordinairement hétérogène du mouvement. Fait par les Blancs pour les Blancs, fait par les bourgeois pour les bourgeois, fait par les bobos pour les bobos, il ne devrait pas tarder à mourir de sa belle mort, à moins qu'une mutation du virus ne conduisent à une radicalisation et une popularisation inattendue.

 

Quercy-avion Frederic

Photo de Quercy-avion Frederic.


09/04/2016
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