1159-Après Charlie Quelles gauches? Serge Kaganski 9 posts

Après Charlie : quelles gauches ?


Caroline Fourest et Rokhaya Diallo
Caroline Fourest et Rokhaya Diallo

En dehors de l’horreur, du chagrin et de l’enténèbrement général causés par les attentats de janvier, ces évènements et ce changement d’époque ont eu le mérite secondaire d’éclaircir les failles qui fracturent la gauche sur les questions de la laïcité, du racisme, de l’antisémitisme et de la montée de l’islamisme. Ce débat n’est pas nouveau, mais il est maintenant à nu, en pleine lumière.

Les deux gauches

Pour simplifier, il y a grosso merdo deux gauches, avec chacune son positionnement, ses priorités. La première donne la priorité aux droits de l’homme, au « vivre-ensemble », à l’antifascisme, à la lutte contre les discriminations quelles qu’elles soient, à la laïcité, à l’athéisme, à toutes les conquêtes émancipatrices depuis les Lumières. La seconde donne la priorité à la lutte des classes, à l’axe dominants-dominés, aux conquêtes émancipatrices depuis Marx.

La première gauche est travaillée par le doute, l’impureté, la fragilité dans la perpétuelle aspiration au progrès, tandis que la seconde est armée de certitudes, persuadée de détenir vertu, vérité et pureté, volontiers donneuse de leçons. La première gauche descend de Voltaire, Rousseau, Jaurès, Camus, Blum, Mendès, là où la seconde viendrait de Lénine, Trotski, Mao, Sartre, Bourdieu.

La première gauche est universaliste alors que la seconde penche vers le relativisme culturel. La première gauche a exercé le pouvoir en France, créé les congés payés, la semaine de 40 puis 35 heures, le RSA, la CMU, elle a libéré les ondes et aboli la peine capitale. L’autre gauche a peu ou pas du tout gouverné en France (les quelques ministres communistes ont travaillé sous férule gaullienne ou mitterrandienne), et là où elle l’a fait (Russie, Chine, Cuba, Cambodge, Corée du Nord, le bilan est globalement désastreux sur tous les plans).

Je suis conscient de simplifier ce paysage de la gauche pour la clarté du texte et je n’ignore pas que de nombreux citoyens oscillent entre ces deux gauches avec mille nuances possibles (qui montreraient qu’il y a en fait trois, quatre, cinq gauches…), mais ces deux blocs de gauche ont une réalité, déclinable sous un tas de dénominations : gauche réaliste et gauche idéologique, « fausse » gauche et « vraie » gauche, gauche pragmatique et gauche utopiste, gauche de gouvernement et gauche de posture confortable, gauche d’action et gauche d’idées, gauche « sociale-traître » et gauche « pure et dure », gauche ouverte et gauche dogmatique, etc.

 

Le contexte post-11/09

Depuis le 11/09 et l’irruption sur la scène internationale de l’islam politique, radical, intégriste, djihadiste, les deux gauches se sont positionnées différemment. La gauche ouverte a senti qu’il y avait un problème avec l’islamisme, avec les tendances les plus conservatrices de l’islam, avec le djihadisme : un problème d’antisémitisme, d’homophobie, de machisme, de haine de l’Occident, d’idéologie régressive, d’impossibilité de débat et de violence aveugle.

Un problème de valeurs opposées aux valeurs historiques de la gauche et du progressisme. Avec l’islamisme, on retourne quelques siècles en arrière, avant les Lumières. Or, l’islamisme, c’est proche de l’islam, et l’islam, c’est souvent proche d’arabe : attention, terrain glissant. Mais justement, cette gauche-là n’a jamais confondu les Arabes et les musulmans, ni les musulmans et les islamistes, ni le racisme et le libre débat sur les idées, les idéologies, les croyances. Elle n’a jamais cru au choc des civilisations, à l’affrontement Nord-Sud, Occident-Orient, judéo-chrétiens – musulmans. Elle n’a jamais pratiqué l’amalgame « Arabe-musulman-intégriste-terroriste »dont l’autre gauche l’accuse parfois et dont l’extrême droite et la droite extrême sont spécialistes.

En revanche, elle a vu le danger majeur d’un affrontement entre d’un côté les Etats, les peuples, les civils de toutes latitudes, cultures, ethnies, religions, opinions et de l’autre côté les sectes islamisto-jihadistes. Elle mène de front le combat contre le jihadisme, contre l’islamisme, contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre le machisme et contre l’homophobie. Elle considère que défendre les valeurs de la démocratie et le principe de laïcité, lutter contre les régressions religieuses intégristes sont des combats universalistes, des combats de gauche, des combats prioritaires.

L’autre gauche considère que la seule fracture qui importe est celle entre dominants et dominés. Et que l’islam est la religion des dominés. Et que les musulmans sont des victimes. Au nom de ces principes de base, il faut lutter contre les pouvoirs, les gouvernements, les capitalistes, les impérialistes. La lutte contre l’islamisme, l’intégrisme, le conservatisme religieux et toutes ses valeurs rétrogrades n’est absolument pas prioritaire car critiquer l’islamisme, ce serait courir le risque de critiquer l’islam, les musulmans, les dominés.

Sur le front de l’antiracisme, même schème : il faut dénoncer sans cesse l’islamophobie, le racisme, mais rester indifférent, silencieux face à l’antisémitisme si ce dernier provient du monde arabo-musulman. Car dénoncer l’antisémitisme de certains groupes ou individus arabo-musulmans, ce serait risquer de critiquer tout les Arabes, tous les musulmans, ce serait raciste, islamophobe. Et puis dénoncer l’antisémitisme de certains arabo-musulmans, ce serait le risque de faire le jeu d’Israël, des sionistes.

Prenez Mediapart, le média le plus connu et représentatif de la gauche « pure et dure » : ce remarquable journal en ligne d’investigation a eu longtemps un traitement très orienté de l’antiracisme. Des centaines de papiers sur l’islamophobie, sur les Roms (très bien, rien à redire), mais rien de rien sur l’antisémitisme malgré les attentats, tueries, statistiques en hausses constantes (allo Edwy Plenel, on a un problème).

Heureusement, depuis l’agression de Créteil et les attentats de Charlie, Mediapart s’est enfin réveillé, publiant une série d’articles sur l’antisémitisme, les Français juifs, interviewant Pierre Birnbaum… Il était temps. Ce réveil est-il dû à certains journalistes de la rédaction ou à Edwy Plenel ? Rappelons que ce dernier considère dans son récent ouvrage Pour les musulmans que l’antisémitisme est en France une vieille lune du passé, un truc mort avec Maurras, Drumont et Pétain. Fofana, Merah, Nemmouche, Soral, Dieudonné, l’antisémitisme 2.0., Edwy Plenel n’avait rien vu, rien entendu. Comme chantait le sympathisant communiste Jean Ferrat, la lune se taisait comme Edwy se taisait. Mais bon, Mediapart a enfin bougé l’oreille et le clavier, tant mieux.

 

Pour l’universalisme, contre le relativisme

Ceux qui me lisent le savent, je me suis toujours senti chez moi du côté de la gauche ouverte, démocrate, “droits-de-l’hommiste », laïque, universaliste, athée. Je tiens les religions pour un ramassis de sornettes et les livres sacrés (Torah, Bible, Coran…) pour des romans, à lire comme n’importe quelle fiction, avec recul, distance critique et pluralisme d’interprétations. Je considère les croyants comme des individus pas assez courageux pour vivre en sujets libres et autonomes.

Pour autant, je ne suis pas bouffeur de curés/imams/rabbins, et caricaturer Jésus, Mahomet, Yahvé, des curés, des rabbins, des imams est pour moi un droit, pas une obligation (ni évidemment un interdit). Les religions et les croyants m’indiffèrent, je ne suis ni pour ni contre (enfin, plutôt contre, mais pas obsessionnellement), ils ont le droit d’exister tant qu’ils ne pèsent pas sur le débat public, sociétal, politique.

Telle est ma compréhension de la laïcité. Or, certains chrétiens nous emmerdent quand ils se mêlent de contester le mariage pour tous ou le droit à l’avortement, de même que certains musulmans nous emmerdent avec leurs pressions, leurs interdits, leurs refus de la mixité en cours de gym ou à la piscine, leur refus d’accepter la critique, le débat ou la caricature, leur homophobie, leur infériorisation de la femme, leur antisémitisme, et pour une minorité de la minorité, leur façon de clore un débat à la kalachnikov.

En France, les religions, toutes les religions, doivent se plier aux lois républicaines : ça marche dans ce sens-là, pas dans l’autre, c’est quand même pas si compliqué. Sur toutes ces questions, la gauche du relativisme culturel et du primat univoque dominants-dominés a contribué au déplorable état actuel de notre société. Elle n’en est pas la seule ou la principale responsable bien sûr : laissons cette responsabilité centrale aux extrémistes de l’identité, qu’ils soient gaulois tendance FN ou français musulmans tendance salafiste ou frères musulmans ou jihadistes 2.0.

Mais la gauche relativiste a sa part de responsabilité dans un certain climat intellectuel : déni de la réalité du « nouvel » antisémitisme, déni de la réalité de la montée d’un islamisme conquérant et d’un islam rigoriste, déni de la montée du fait religieux, dédain de la laïcité, hémiplégie de l’antiracisme (on combat le racisme et la musulmanophobie mais on ignore l’antisémitisme), figure du musulman-victime réifiée, campagnes de diffamation contre des laïcs antiracistes assimilés à des racistes ou des « islamophobes » (cette gauche-là a ainsi diabolisé une Caroline Fourest ou un Charlie Hebdo – jusqu’au 7 janvier du moins, quoique certains persistent et signent).

Après avoir été volontairement aveugle-sourde-muette face aux crimes staliniens, après avoir été aveugle-sourde-muette face aux crimes de Mao puis de Pol Pot, les descendants de cette gauche ont été aveugles-sourds-muets volontaires face à l’islamisme. Cette gauche-là  ne parvient pas à comprendre que si les musulmans sont en effet souvent des victimes (du racisme, de la relégation économique, sociale et géographique…), ils peuvent aussi parfois être des bourreaux.

Autre travers de cette gauche, elle a contribué à placer le fait religieux au centre du débat national et international. Après avoir mis plusieurs siècles de haute lutte pour reléguer la religion dans la sphère privée, intime, pour la séparer de la sphère politique et citoyenne, cette gauche-là est en train de saper des décennies d’avancées, de progrès et d’émancipation. C’est assez incompréhensible et assez impardonnable.

Nombreux sont les intellectuels arabo-musulmans (Arkoun, Meddeb, Daoud, Sansal, Kacimi…) qui se battent pour un aggiornamento de l’islam, qui luttent contre l’intégrisme et les conservatismes religieux, qui appellent de leurs vœux l’équivalent d’un Vatican 2 de l’islam, qui défendent le droit à l’athéisme : la gauche « pure et dure », la gauche du dogme dominants-dominés ne les écoute pas, ne les soutient pas, préférant s’en remettre à Tariq Ramadan.

Cette gauche qui pense défendre les dominés en défendant leur religion y compris dans ses lectures conservatrices préfère décerner des brevets de racisme à des personnalités anti-racistes comme Caroline Fourest ou Elisabeth Badinter (l’affaire dégueulasse des Y a pas bons awards). L’organisatrice des Y a bons award, Rokhaya Diallo, avait cosigné (avec Houria Bouteldja, Sébastien Fontenelle, Christine Delphy, Said Bouamama, Olivier Cyran…) une pétition hallucinante contre Charlie Hebdo quand le journal avait été victime d’un incendie criminel en 2011 : un texte à vomir, bourré d’amalgames et de procès d’intention (car ceux qui dénoncent les amalgames en sont eux-mêmes des praticiens émérites), pratiquant les comparaisons absurdes, qui traînait Charlie dans la boue raciste et qui allait jusqu’à affirmer que cet incendie allait créer un buzz favorable au journal et à son « obsession islamophobe ».

De l’art de transformer des victimes en coupables et inversement : selon nos pétitionnaires, Charlie avait bien mérité son incendie et les incendiaires étaient des victimes de l' »islamophobie ». Très intéressant de relire cette pétition à l’aune rétrospective du 7 janvier. Porte-parole autoproclamée des sans voix, elle-même sans nul doute privée de parole par notre société raciste et « islamophobe » (sauf sur Canal+, RTL, Le Mouv’, Mediapart et internet), Rokhaya Diallo tient une rubrique régulière sur Mediapart avec Joseph Confavreux : j’en recommande l’un des derniers épisodes, où Rokhaya Diallo interviewe Nadia Geerts, présentée comme la Caroline Fourest belge (si je ne partage en rien les idées de Rokhaya Diallo, sa vision paranoïaque et sélective du féminisme ou de l’antiracisme, je lui reconnais une certaine ouverture d’esprit puisqu’elle reçoit des intervenants qui ne sont pas sur la même ligne qu’elle, c’est le moins qu’on puisse dire en ce qui concerne Nadia Geerts, militante féministe belge que j’ai découverte à cette occasion).

Bref, cet échange Diallo/Geerts/Confavreux de 50 minutes résume les clivages à gauche qui sont l’objet de ce texte. Et Nadia Geerts y incarne la gauche en laquelle je me reconnais avec une clarté, une limpidité, une force tranquille et souriante assez exemplaires.

 

Relire Marx

Pour terminer, une anecdote concernant le rapport de la gauche au fait religieux. Il y a quelques semaines, j’interviewais Edwy Plenel à l’occasion de son livre, Pour les musulmans. Alors que je m’étonnais de son obsession à défendre une population par une caractéristique à connotation religieuse, alors que nous discutions de la célèbre phrase de Karl Marx, « la religion est l’opium du peuple », Plenel s’était efforcé de démontrer que cette phrase était mal interprétée, sortie de son contexte, et que Marx défendait en fait la religion, « soupir de la créature opprimée ». Bien essayé Edwy, mais votre interprétation est totalement erronée, ou plutôt volontairement sélective et tordue dans le sens qui vous arrange.  J’ai depuis retrouvé le passage intégral du texte de Marx : une critique cinglante et sans la moindre ambiguïté des religions. Voici l’extrait, j’en laisse les lecteurs juges :

karl-marx-vida-obra-e-pensamentos“Le fondement de la critique irréligieuse est : c’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel.
La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.
L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole.
La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette les chaînes et cueille les fleurs vivantes. La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même.”

C’est assez clair, non ? La religion est une illusion, une fleur imaginaire, un soleil illusoire, l’alliée objective de la situation sociale et politique qui maintient l’homme dans l’aliénation. La croyance religieuse, c’est l’immaturité, le doudou de l’homme-enfant aliéné qui croit en des fariboles pour compenser son aliénation. Pour que l’homme pense, agisse,  pour qu’il atteigne l’âge de raison et son soleil réel (c’est-à-dire lui-même), il doit se débarrasser des illusions, il doit arrêter de se droguer à l’opium de la religion, condition préalable et nécessaire de son émancipation. Lutter contre l’aliénation capitaliste, c’est d’abord lutter contre la religion.

La gauche marxiste ou post-marxiste, idiote utile de l’islamisme, devrait parfois relire attentivement son maître à penser : il ne disait pas que des conneries.

 

blog: je ne sais rien mais je dirai tout

http://blogs.lesinrocks.com/kaganski/2015/02/26/apres-charlie-quelles-gauches/

 

j'en connais qui pratiquent ce sport ( Marco)

 

 

 

 

 



07/05/2015
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