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Un peu de philo avec Levinas pour la trêve
Possession et maîtrise: l'érotique du pouvoir selon Sarkozy
Par Philippe Corcuff (Politologue) Rue89
Les épisodes de la série "Nicolas Président", de Nicolas/Cécilia en Nicolas/Carla, pointent une certaine érotique du pouvoir nous renseignant sur quelques caractéristiques du rapport à la politique du principal de nos gouvernants. Le registre sarkozien semble être tout particulièrement celui de la possession et de la maîtrise: possession de biens et de corps symbolisant la richesse, maîtrise de l'agenda médiatique et de l'image.
Dans une belle phénoménologie de la caresse, le grand philosophe Emmanuel Lévinas associait un tel penchant au pôle socialement constitué comme "masculin" de l'éros: celui inscrit dans "la terminologie des descriptions courantes", caractérisant la sexualité "par le 'saisir', le 'posséder' ou le 'connaître'" (Le temps et l'autre, 1948). Et d'ajouter: "Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir."
Lévinas plus proche de Cécilia que de Nicolas
A l'opposé, émergeait la figure, davantage liée socialement au pôle "féminin", de la caresse:
"Cette recherche de la caresse en constitue l'essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce 'ne pas savoir', ce désordonné fondamental en est l'essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir."
"Si on pouvait posséder, saisir et connaître l'autre, il ne serait pas l'autre", avertissait Lévinas, plus proche de Cécilia que de Nicolas. Lévinassienne, Cécilia a incarné un temps, sur la scène de plus en plus pipolisée d'un show politique à bout de souffle, l'évasion face au risque d'enfermement dans une fonction, dans le service d'une ambition, dans les bras d'un "seigneur et maître", faisant signe alors vers la fragile ouverture d'un être humain refusant d'être complètement "possédé".
Etaler ce qu'on croit " tenir": objets et lieux luxueux, amis riches et connus, belles femmes, de Fouquet's en palais présidentiels, cela apparaît frappant chez ce "nouveau riche" de la politique, du spectacle et de l'amour. Dans les noces de l'éros et de l'appétit de pouvoir, l'érotique se transforme même en pornographie.
La jouissance de la prise
La mécanique sarkozienne de la jouissance de la "prise" et de sa publicisation a quelque chose du piston du harder des soirées mélancoliques sur Canal +. Obstiné et répétitif, mais écrasant, sans en soupçonner même l'existence, les délicats plaisirs de l'inconnu et de la découverte. C'était quelque chose qu'on pressentait déjà dans "L'aube le soir ou la nuit", de Yasmina Reza. L'écrivaine, en midinette heideggérienne, sentait bien quelques effluves du personnage.
Midinette heideggérienne? Midinette, parce que fan quelque peu émoustillée par l'énergie de l'homme de pouvoir. Heideggérienne, parce qu'une "grande écrivaine" se doit de garder de la hauteur philosophique face au parvenu aimant Johnny et Sardou. Question de classe, de rapports de classe au sein des dominants, dans la double séduction/répulsion du capital culturel vis-à-vis du capital politique.
D'où la tambouille façon Heidegger de la reporter type France Culture en campagne présidentielle sarkozienne: "Un homme qui veut concurrencer la fuite du temps"… Mais ce biais l'aide aussi à percevoir une frénésie de contrôle et de bouclage, dans le gonflement de l'ego et de l'ambition, inattentif le plus souvent aux autres, excepté quand cela vient nourrir ou heurter l'autosatisfaction.
Sur le plan de l'action politique, la volonté de maîtrise, c'est aussi bien la carotte sociale-libérale (l'intégration de la contestation la plus institutionnalisée à la gestion soft de la dérégulation néolibérale: la CGT pour les régimes spéciaux ou l'Unef pour l'université) que la matraque sécuritaire (pour les sans-papiers, les étudiants radicalisés ou les jeunes émeutiers de banlieue).
Références empruntées à la gauche et xénophobie subliminale
D'un côté, on s'efforce de circonvenir la gauche officielle (en empruntant une part de son vocabulaire, de ses références et de ses hommes); de l'autre, on n'hésite pas à flatter démagogiquement l'extrême-droite dans une xénophobie subliminale. Sur ce dernier plan, Yasmina Reza enregistre le futur président lancer devant des partisans avant le premier tour:
"Si on n'avait pas l'Identité nationale, on serait derrière Ségolène. (…) Si je suis à 30%, c'est qu'on a les électeurs de Le Pen. Si les électeurs de Le Pen me quittent, on plonge."
La carotte et la matraque constituent deux façons de clôturer : autour d'un homme, autour d'un ordre, même si parfois ça schlingue un peu du côté des arrière-cuisines gérées par tous les Hortefeux…
La gauche institutionnelle est-elle susceptible d'incarner une érotique alternative, où "la prise du pouvoir" ne se refermerait pas sur lui et sur la reconduction du terne existant, mais ouvrirait des passages vers d'autres mondes possibles? On peut en douter à la vue de la mère sévère qui a porté ses couleurs lors de l'élection présidentielle et des querelles de pouvoir qui ont suivi son échec.
Plus globalement, ses capacités imaginatives apparaissent largement entamées par le conformisme néolibéral qui a marqué son évolution depuis une vingtaine d'années.
Tâtonnements, expérimentation et aventure
Et les gauches radicales et altermondialistes? Il faudrait qu'elles ne limitent pas leur lexique aux nécessaires "résistance", "combat" et "rapports de force", mais qu'elles deviennent aussi sensibles aux tâtonnements, à l'expérimentation et à l'aventure. Qu'elles s'adressent à nos individualités vulnérables et désirantes, tout à la fois soucieuses de la préservation des "supports sociaux" (selon l'expression du sociologue Robert Castel: sécurité sociale, statut salarial, retraites, etc.) de nos autonomies personnelles et ouvertes aux aspirations à un ailleurs, nous emportant vers des sinuosités inexplorées; ce "ne pas savoir" dont parlait Lévinas…
Delize,yahoo!cartoons
Article ajouté le 2007-12-23 , consulté 120 foisCommentaires
Thierry reboud le 24/12/2007 à 17:17:15
Très belle tribune, à laquelle je souscris sans réserve. La référence à Kantorowicz vient en effet immédiatement à l'esprit. Comment, aussi, ne pas se rappeler Debord et ses propos sur la représentation ?
Le pire, dans cette double représentation (politique et triviale) que donne Sarkozy, est son caractère fondamental de pacotille et de kitsch. Sarkozy offre un double corps qui est doublement de toc. Au caractère stupéfiant de ce président manifesté (qui prend corps, justement) devant le Château de la Belle au bois dormant correspond le caractère incroyablement gribouille de sa politique, tant au plan économique qu'au plan diplomatique.
L'impression que me donne Sarkozy, c'est qu'il n'EST pas président. Il FAIT président.
Alors, effectivement, la honte... Mais il ne faudrait toutefois pas que nous nous en exonérions : Sarkozy, d'une certaine façon, n'est rien d'autre que l'expression de notre état politique.
cartus,professeur université de Grenoble le 24/12/2007 à 17:11:10
En première approximation, on pourrait penser que la vie sexuelle de Sarkozy ne concerne que lui. Mais quand il se rend chez un ancien des jeunesses hitlériennes, plus connu sous le sobriquet de Benoit XVI ( ?), pour faire l'apologie des valeurs chrétiennes , alors on peut se demander de qui il se moque. Est-ce une bouffonnerie grassement anticléricale ? Ou se moque-t'il de la France ?
Dans tous les cas j'ai honte d'être représenté par un homme d'un crétinisme aussi abyssal.
Jean Matouk,économiste le 24/12/2007 à 16:49:02
La théorie des deux corps du Roi
Au-delà du rire, la honte! Un sentiment que d’aucuns jugeront ringard, mais ma première réaction à la nouvelle de la liaison de Nicolas Sarkozy et du top model Carla Bruni a été la honte. La honte aujourd’hui d’être un citoyen français représenté à l’étranger par Nicolas Sarkozy.
M’est revenue tout de suite à l’esprit la distinction de l’historien Kantorowivz entre les deux "corps du roi"; le corps sacerdotal, celui par lequel il incarne la collectivité, et le corps réel, celui qui mange, boit , aime. La distinction s’applique évidemment aussi aux présidents et chefs de gouvernement et, plus encore, à Nicolas Sarkozy, qui prétend renforcer les pouvoirs présidentiels.
Comme le souligne Régis Debray dans sa récente "Obscénité démocratique", il faut au sommet de l’Etat, au Prince, un certain apparat, une certaine solennité, le respect de certains rites. Même s’il n’est plus -et c’est heureux- de droit divin, il participe du "bouclage" de la société au-dessus d’elle-même, sans lequel elle se délite; c’est le rôle du "corps sacerdotal" du roi. Bernard Henri-Levy le remarquait récemment: tous les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy maintenaient une distinction claire entre le premier et le second "corps", pour que la majesté du premier ne soit pas atteinte par les éventuels écarts, en tous cas, le caractère commun du second.
Des bruits multiples ont couru sur les écarts de Jacques Chirac et de Valery Giscard d’Estaing. La France a appris à la fin du second septennat la double vie de François Mitterrand et sa fille cachée. Mais ils savaient, les uns et les autres, maintenir la distance qu’il faut entre leur vie privée et leur rôle symbolique.
Avec l’actuel président , les deux "corps du roi" deviennent indistincts. Le peuple participe au corps réel. Il vit, en direct, les querelles de ménage et les séparations. Le voici maintenant qui vit, tout aussi en direct, le "collage" du Prince avec une nouvelle compagne. A quand le coït en direct?
Si, encore, ce collage avait été vraiment révélé par une indiscrétion de journaliste, une photo "volée" à l’une des entrées secondaires de l’Elysée, dans un autre palais de la République ou dans un hôtel. Mais c’est à Disneyland que le Président a clairement organisé la révélation, à côté de Mickey, Minie et Popeye, qui n’ont rien de vulgaire en eux-mêmes, mais qui, n’ayant rien à voir avec les frasques présidentielles, contribuent , malgré eux, à ridiculiser un peu plus le corps sacerdotal.
D’aucuns affirment qu’il fallait faire oublier les honneurs assez scandaleusement accordés à Khadafi et les pitreries bédouines de ce dernier, par un autre évènement médiatique. Raté! Les deux évènements médiatiques se renforcent et se complètent dans l’atteinte portée à la majesté de la République. Décidément, aujourd’hui, je préfèrerais être espagnol, allemand, anglais, et même américain, que français.
Publié par Rue89
jonas le 23/12/2007 à 18:33:19
Il parait qu'après le coït tous les animaux sont tristes. Et je n'ose même pas évoquer le coït interrompu.
Mais là, en l'occurrence, je sais que nous sommes nombreux à espérer comme une aube radieuse l'interruption, le retrait ou même la débandade de celui qui déclara un jour sans complexe:" la France, elle se donnera à celui qui la désire le plus"(Sic).
Je vois ce jour comme une bacchanale où ceux qui donnent auront plus de plaisir que ceux qui prennent. Et tant mieux si Satan l'habite.
PMB le 23/12/2007 à 18:28:41
« Le registre sarkozien semble être tout particulièrement celui de la possession et de la maîtrise. »
- Sauf quand ça ne marche pas ! Et à ce moment-là, hop, on ferme les robinets de la com’ ! On fait plier un écrivain et son éditeur, qui ressort du ministère de l’Intérieur blanc comme un cadavre ! On obtient le départ du rédac’chef de Genestar, qui n’avait fait que son métier de journaliste-de-Match ! Tout ça car il n’est pas possible que le bon peuple découvre que Supersarko le Maître de la France Soumise n’est pas foutu de garder sa bergère qui a trouvé mieux ailleurs ! C’est peut-être pour cela, pour cette impossibilité à afficher un vide, à assumer un échec, qu’il a aussitôt embauché une journaliste pour faire bouche-trou conjugal. Journaliste qui vient de toucher sa comptée en se faisant embaucher par un Match qui vire au même moment un paquet de grouillots moins bien nommés.
- Registre de la maîtrise, et de l’exhibition. Ne pas oublier comment ce couple d’arrivistes a vendu Petit Louis, a fait la retape du miché en exhibant son sourire enfantin. Travail de maquereaux. Qui saura un jour les ravages opérés sur ce pauvre (oui, pauvre) gosse par sa surexposition médiatique ?
« Cécilia a incarné un temps, sur la scène de plus en plus pipolisée d'un show politique à bout de souffle, l'évasion face au risque d'enfermement dans une fonction, dans le service d'une ambition, dans les bras d'un "seigneur et maître", faisant signe alors vers la fragile ouverture d'un être humain refusant d'être complètement "possédé".
- Et elle s’est évadée ! Pourquoi cette femme, dont tout jusque là disait l’arrivisme et le cynisme, a-t-elle quitté un navire qui atteignait enfin les mers du pouvoir absolu ? Qui s’interroge vraiment sur le choix de la première « déçue du sarkosysme » ? Elle a l’intuition de la Roche Tarpéienne qui attend le boss du Capitol’s bar ? Elle est enfin plus mère que femme ?
« Références empruntées à la gauche ».
- S’il a pu piquer à la gauche des idées et des hommes (OK, ceux-là, bon débarras, surtout qu’ils étaient de gauche* comme moi pape à Rome) c’est que la porte était ouverte. Une grande partie de la séduction qu’il continue d’exercer malgré boulettes sur boulettes tient à ce que les gens savent qu’en face, c’est le vide.
« la mère sévère qui a porté ses couleurs lors de l'élection présidentielle »
- Sévère, ben oui, mais aussi porté que son vrai-faux rival sur la loftisation de la vie privée, gosses compris hélas.
* Eric Besson (une minute, je vais vomir) vient jouer les pucelles outragées dans le courrier de Marianne, parlant de « rapport à la vérité ». Le mot "vérité" écrit par un type qui, juste avant de rallier le panache pas blanc du nouveau maître du jour, avait promis juré craché qu’écœuré il quittait la politique, c’est hahaha. Besson, c’est le clone parfait, physique compris, de Pete l’indécis dans Lucky Luke contre Joss Jamon.
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