477-Mythes,légendes et rumeurs


AGORAVOX

Philippe Vassé (Taipei (Taiwan))

Historien de formation initiale, humaniste attaché au savoir, j’ai travaillé dans divers domaines, de l’industrie automobile à l’agriculture, en passant par l’enseignement, l’archéologie et la création de sites Internet citoyens. Après avoir voyagé beaucoup surtout en Europe et en Asie, je réside à Taiwan et y suis les phénomènes sociaux, politiques et économiques.


Mythes, légendes et rumeurs contre les réalités en histoire

Si certains estiment que l’histoire est une science dont la fonction première est de restituer les faits passés avec la plus grande objectivité possible pour la culture générale des citoyens, il en est d’autres, notamment dans les milieux journalistiques, littéraires et politiques, pour lesquels elle est souvent un enjeu essentiel de la conquête et de la conservation de leur pouvoir. C’est pourquoi depuis que l’écriture existe, mythes, légendes et rumeurs s’affrontent aux réalités attestées, et ceci continue aujourd’hui, comme l’ont montré en 2003 les «arguments faux» ayant servi à justifier la guerre en Irak. En ce sens, l’histoire, ou plutôt, le débat historique devient un facteur vivant de l’actualité d’où l’intérêt de cette brève étude...

Mythes et légendes du monde : des témoins de la pensée humaine
passée

Il n’échappe à aucun citoyen cultivé, ni à aucun historien honnête que les légendes et les mythes sont une partie prenante des naissances et des destins des civilisations, sur tous les continents et de tous les temps. Leur diversité si grande trouve ici son explication naturelle.

Toutes les civilisations humaines, tous les grands processus historiques connus par les écrits, tels les grandes religions de l’humanité, passées et/ou présentes, les systèmes politiques, sociaux et économiques, ont généré leurs légendes et mythes fondateurs propres, expliquant leur apparition et servant ensuite, plus ou moins, de justificatifs culturels et moraux à l’ordre établi apparent des choses, qui, comme toute oeuvre humaine, n’est que temporaire et passager.

En ce sens, et par rapport à l’impossible pérennité de ces processus et civilisations, les mythes et légendes sont des témoins de la formation initiale de la pensée humaine dans le domaine concerné, des indicateurs généraux des valeurs culturelles des époques passées et des conceptions du monde qui prévalaient alors.

Les récits antiques, qu’ils soient mésopotamiens, hébraïques, grecs, romains, arabes, germaniques, scandinaves, aztèques, mayas, amérindiens, indiens, japonais ou chinois sont des témoins de ce processsus culturel humain, si différents dans leurs contenus spécifiques et en même temps si uniques de par leur mode commun de production intellectuelle.

De l’usage « moderne » des mythes et légendes

Plus proches de nous dans le temps, les mythes et légendes ont aussi joué leur rôle dans l’actualité, et des plus terribles de par leurs conséquences tragiques.

J’ai cité naturellement les affabulations des gouvernants américains sur les pseudo-armes de destruction massive irakiennes en Irak en 2003, comme cela avait été le cas en 1991 avec les pseudo-massacres au Koweit. Mais, en remontant le temps, apparaissent des pratiques de nature similaire pour des objectifs aussi peu humanitaires et démocratiques.

Il en est ainsi du nazisme qui s’appuya sur des travaux historiques et scientifiques, dévoyées et falsifiées par des idéologues sans conscience, ni morale (comme le sinistre Rosenberg ou le mythomane Himmler), légendées et mythifiées, pour servir la cause du régime et asseoir sa légitimité au niveau historique (concept légendaire du Reich de 1 000 ans, mythe de la germanitude ethnique définie par des critères biologiques, rejet des Juifs considérés comme parias de la collectivité en utilisant les mythes et légendes antijuives les plus anciennes).

Il en fut aussi ainsi du stalinisme qui, pour permettre à un homme - Staline - et à son clan de prendre le pouvoir contre les révolutionnaires de 1917, recourut, afin de préparer l’exclusion des anciens bolcheviks de la société, et ensuite leur massacre organisé entre 1936 et 1938 surtout, aux falsifications méthodiques des faits historiques avérés qui avaient mené à la naissance de l’URSS : création ex-nihilo par de pseudo-historiens d’un rôle et d’un statut de Staline avant 1917 totalement faux et fabriqué de toutes pièces, accusations mensongères et calomnies incessantes répétées par tous les médias du régime contre les révolutionnaires de 1917 accompagné d’une déification de Lénine comme « père fondateur du régime », culte quasi-religieux du dictateur - petit père du peuple -, appel aux relents de l’antisémitisme latent dans les populations incultes du pays - en 1927 contre Trotsky et ses partisans de l’Opposition, puis en 1952-1953 au moment du procès des « médecins juifs » dit « complot des blouses blanches ».

On peut donc poser le principe que tout grand système humain crée sa propre légende et élabore ses propres mythes originels.

Il convient ensuite à l’historien de noter ces faits et de les classer dans la catégorie adéquate, en les regardant et en les analysant comme ce qu’ils sont : des produits différenciés de la formation et de l’évolution de la culture et de la pensée humaines, associés à des processus particuliers déterminés, mais en aucun cas comme des faits historiques.


Mythes, légendes et rumeurs dans le combat politique et médiatique actuel

Lecteur de l’hebdomandaire satirique Le Canard enchaîné et spécialiste de formation de l’histoire contemporaine de la Russie et de l’Europe centrale, orientale et balkanique, j’avais voici quelques années - en 2002 - relevé dans ce journal que j’aime bien une « rumeur », qui s’intégrait alors dans une campagne médiatique téléguidée depuis l’Elysée contre le candidat Lionel Jospin, rumeur que le journaliste avait accréditée sans en vérifier la véracité : la présence en 1935 dans le château de Bity, en Corrèze, appartenant actuellement au couple Chirac, de Léon Trotsky, invité, selon le rédacteur, par un colonel anglais des services secrets de son pays.

A l’époque, ne suivant pas trop les aléas de l’actualité journalistique, j’avais signalé simplement pour le respect de la vérité des faits son erreur au journaliste qui, très correctement, fit savoir la semaine suivante qu’il s’était trompé et que l’événement n’avait jamais eu lieu, ni en 1935, ni avant, ni après, le réfugié russe étant à cette époque en France en résidence surveillée, en Isère, dans un pavillon sis à Domène.

C’est bien plus tard que j’ai pris conscience que la « rumeur » arrivée au jounaliste du Canard avait été reprise et citée par d’autres journalistes (Edwy Plenel, Bernard Henri Lévy, Christian Forcari, Serge Raffy, Henri Deligny, Frank Moulin, Didier Hassoux, Jérôme Dupuis, etc.), toujours sans aucun travail de vérification de la véracité de leurs sources.

J’ai ensuite fait le lien avec la campagne de certains médias sur le passé trotskyste de Lionel Jospin et compris que la rumeur ainsi reprise sans réflexion, ni prudence, par les journalistes cités s’inscrivaient dans ce contexte politique de lutte électorale ou mensonges et manipulations des sentiments et émotions des électeurs sont des pratiques courantes.

C’est ainsi que, récemment, j’ai pu lire, sur l’histoire de la création et de l’évolution de cette « rumeur » mythique, le livre très documenté, précis et teinté d’humour, des historiens corréziens Gilbert et Yannick Beaubatie,

Les auteurs ont intitulé leur livre avec ironie : Trostsky en Corrèze, avec le sous-titre suivant « Généalogie d’une rumeur ». Il est paru aux éditions Le Bord de l’eau, 274 pages, 22 euros.

Les deux historiens ont ainsi trouvé la première trace de la « rumeur » dans un article de décembre 1934 signé par l’académicien Georges Lecomte, paru dans le journal des... Anciens Combattants intitulé L’Effort. L’article est titré ainsi : Les Asturies françaises.

L’académicien, immortel depuis longtemps tombé dans l’oubli collectif, avait apporté une « information » qui a toute sa place dans cette étude car elle éclaire et illustre à merveille le processus de formation des mythes, légendes et rumeurs contre la vérité historique, processus fondée sur l’ignorance, la paresse et la mauvaise foi.

Lisons la prose de M. Lecomte : « ... Un autre hasard fait que cette région (la Corrèze-NDLR) abrite un individu qu’aucun pays ne veut recevoir, j’ai nommé Trotsky. Si cet indésirable se contentait de manger des châtaignes, il n’y aurait aucun inconvénient, mais il abandonne deux fois par mois sa retraite pour venir, au su et au vu du gouvernement, converser avec Blum, Bergery, Doriot et les fusilleurs du 6 février. Pourquoi le gouvernement tolère-t-il ces réunions où l’on élabore un coup de force contre la Patrie ? »

Cet article, qui est comique pour tout historien au fait de la situation du réfugié russe et de son mépris affiché pour les politiciens français cités dont il était un ennemi politique convaincu, a été suivi par d’autres dont celui du Courrier du Centre qui manie une sorte d’humour antijuif de mauvais aloi en janvier 1935 avec sa remarque d’une finesse assez lourde : « Il court, il court, le Juif errant... Il est passé par ici, il repassera par là ».

Les règles fondamentales de l’honnêteté de l’information

On ressort de la lecture, souvent hilarante, de ce livre avec un constat essentiel pour tout journaliste, citoyen et/ou professionnel : il importe à chaque information de bien s’assurer de sa véracité et de l’exactitude de son contenu. Il s’agit-là d’une nécessité morale et citoyenne impérieuse pour quiconque entend informer honnêtement les citoyens.

Cette règle fondamentale est bien sûr autant et plus encore, si possible, valable et obligatoire pour tout historien, qu’il soit là aussi professionnel et/ou simple amateur.

Pas plus que Lionel Jospin ne faisait entrer, en 2002, en cachette ou en voiture de fonction - selon les versions - des trotskytes, vrais ou supposés, à l’Elysée avec la complicité de Jacques Chirac ou de ses conseillers - rumeur servie lors de cette campagne anti-Jospin qui a aussi fini par toucher Chirac en boomerang - le révolutionnaire et réfugié russe de 1934-1935 n’a jamais mis les pieds de sa vie dans le château (ou le manoir) de Bity, avec ou sans colonel anglais prédécesseur de James Bond.

Certes, la morale de l’histoire peut trouver intéressante qu’Edwy Plenel ait été « remercié » de son poste au Monde par exemple, sans complot de quiconque, vu son manque, ici, manifeste, de professionnalisme journalistique.

Il reste que tous les journalistes, écrivains et historiens devraient lire ce livre vigoureux et rigoureux dans son travail historique et s’en inspirer afin de prêter le moins possible le flanc aux défauts dangereux pour la vérité, la clarté du débat public et l’honnêteté morale que le livre dénonce avec force, justesse et arguments historiques vrais.

A une époque où les mensonges, les manipulations, les rumeurs, les mythes et les légendes, en Europe et aux Etats-Unis notamment, mais pas seulement, fleurissent comme au Moyen Âge, se réapproprier cette règle déontologique claire est une incontournable nécessité citoyenne.






21/11/2007
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